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novembre 19, 2008

une œuvre de guerre

Filed under: Romain Rolland — Roger Dadoun @ 12:45

Cultures & Sociétés, 8

[RE]DECOUVRIR

Romain Rolland : une œuvre de guerre

Roger Dadoun

L’armistice qui mit fin en 1918 à la Grande Boucherie de la Première Guerre mondiale a fait l’objet en 2008 d’une commémoration chargée des traditionnels vibratos émotionnels. Fanfares, drapeaux, visites, défilés, photos de famille – et présentation des quelques rares survivants centenaires chargés de rides et de médailles. Le montant de leur pension ne fut pas précisé. Médias et ministres sont parvenus à leur extorquer quelques propos, sans vraiment les entendre – ils sonnaient plus le glas que le clairon. Les images d’archives, litotes de grisailles, ont donné un nouveau relief à une « horreur » et une « barbarie » qu’exploitations politiciennes, hysterhymnes patriotiques, verbosités médiatiques n’ont eu de cesse de rhabiller, aplatir, neutraliser – refouler.

De ce que fut la Résistance – très limitée – à ces ruées et ruts collectifs dans la mort, il ne fut guère question. A peine osa-t-on rappeler qu’il y eut des appelés qualifiés de « déserteurs » (en vrac : ceux qui refusèrent de servir-obéir-tuer, objecteurs de conscience, libertaires, socialistes et syndicalistes révolutionnaires, mais aussi terrorisés, disjonctés, croyants, paumés, fuyards, etc.), que l’on envoyait délibérément en première ligne pour être abattus d’une balle de face ou dans le dos, que l’on fusillait sur le champ, un champ puant « d’honneur » – Pour l’exemple, comme le montre avec une noire violence le film de Joseph Losey (King and Country, 1964, avec Dirk Bogarde et Tom Courtenay).

« Contre la haine »

A évoquer une « résistance », un nom, au moins, paré du Prix Nobel 1915, méritait d’être prononcé : Romain Rolland. La guerre le surprend alors qu’il se trouve en Suisse. L’écrivain ne transige pas. « Seul contre tous » ou presque, il dénonce la guerre et les atrocités des deux camps ; il en recherche les causes et accuse, avec les idéologies d’Etat, les puissances d’argent (« dans le ragoût innommable que forme aujourd’hui la politique européenne, le gros morceau, c’est l’Argent »), le « capitalisme impérialiste », les frénétiques entraînements des « criminels dirigeants  et … sinistres intellectuels », et les délires mortifères des foules. Il publie entre 1914 et 1919, dans les journaux suisses, les articles passionnés d’Au-dessus de la mêlée et des Précurseurs, réunis dans L’Esprit libre, qui servent de repères et de signes de ralliement aux personnalités (messages de solidarité d’Einstein, Schweitzer, Russell, Hesse, etc.) et mouvements (notamment La Bataille syndicaliste) engagés dans la résistance anti-guerre ; ces textes, à la fois lucides, directs et modérés, suscitent la haine et la fureur des milieux patriotes  et nationalistes communiant dans une « Union Sacrée » hurlant à la mort contre le « Germain Rolland», « l’homme aux trente deniers ».

Au cours de ces années de combat « contre la haine », Rolland travaille à l’Agence des prisonniers de guerre à Genève. Il se livre à une observation systématique des événements, et une analyse critique raisonnée de leurs structures et manifestations. Il accumule les documents, dépouille journaux et revues, relève données, situations et discours significatifs, se met lui-même en scène avec ses propres motivations. Il compose ainsi, au jour le jour, une « histoire de l’âme européenne pendant la guerre des nations », tableau des « manifestations de l’esprit national, à titre de phénomènes de psychose collective ». Son Journal des années de guerre, 1914-1919, Notes et documents pour servir à l’histoire morale de ce temps, est une implacable compilation de matériaux sociologiques, psychologiques, idéologiques ; il pratique, longtemps à l’avance, avec une exemplaire pertinence, l’« histoire des mentalités » – une anthropologie des émotions et passions collectives.

Le Journal des années de guerre est un fort volume de plus de 1900 pages ; il comporte un index de quelque 2800 noms, illustres ou inconnus – chaque nom correspondant à une donnée précise, symptôme, posture ou position avérés, portrait suggestif, interprétation argumentée. (Il n’hésite pas à donner de lui-même ce peu flatteur éclairage: « Je trouve, aussi, criminel de faire appel, pour cette guerre, à tous les barbares de l’univers, Soudanais, Sénégalais, Marocains, Japonais, Cosaques, Hindous, Sikhs, Cipayes, etc. L’aspect d’un grand peuple d’Europe acculé, faisant tête à ces hordes sauvages, me serait impossible à supporter sans révolte. »). Peu prisé des historiens « pros » colloquataires de « lieux de mémoire », le Journal est sans doute la plus méconnue des œuvres de Rolland. Oeuvre de guerre, au sens fort, terrible et poignant du terme, elle demeure encore à découvrir – à la fois annonciatrice des ultérieurs désastres et outil psycho-politique toujours affûté et efficace pour la lecture du temps présent.

« Hymne à la Joie »

Aimez-vous Beethoven ? L’Hymne à la Joie du musicien emblématique est l’hymne officiel de l’Europe – une des pièces musicales les plus jouées et chantées dans le monde. L’œuvre entière de Beethoven, sa personne même, et par-dessus tout cette Ode à la Joie, qui clôt la Neuvième Symphonie, constituent, pour la production, l’inspiration et le style même de Romain Rolland, une référence princeps. Son grand roman, Jean-Christophe, se place sous le signe des paroles de Schiller mises en musique par Beethoven : « Seid umschlungen, Millionen ! Diesen Kuss der ganzen Welt » (Etreignez-vous, millions d’êtres ! Ce baiser au monde entier !). La première phrase de l’Ode, « O Freunde, nicht dieser Töne ! » (Amis, pas ce ton-là !), qu’utilise Hermann Hesse pour dénoncer, l’un des premiers, les positions bellicistes des « écrivains, artistes et penseurs » allemands, est immédiatement reprise par Rolland dans son Journal de novembre 1914 : c’est « la voix de Beethoven délivrée » ! La Vie de Beethoven, publiée en 1903 aux Cahiers de la quinzaine (Péguy : « quelle soudaine révélation » !) ouvre la série des biographies d’ « hommes illustres » et récits de « vies héroïques »: Vie de Michel-Ange, Vie de Tolstoï, Haendel, La Vie de Ramakrishna, La Vie de Vivekananda (Essai sur la mystique et l’action de l’Inde vivante), Mahatma Gandhi, et son tout dernier ouvrage, achevé d’imprimer le 30 décembre 1944, jour de sa mort à Vézelay : Péguy.

Rolland a consacré à Beethoven une série d’études approfondies, à la fois biographiques, musicologiques, esthétiques et philosophiques, regroupées en un volume de 1500 pages, Beethoven, les grandes époques créatrices. Outre des analyses techniques très poussées, Rolland développe une réflexion sur la musique, amplifiée en méditation sur la culture et l’être même de l’homme. Il est fasciné par l’intensité affective exceptionnelle de l’œuvre de Beethoven : l’émotion est passion, la passion est pathétique, le pathétique est « sentir » (pathein) – le « sentir » comme rapport fondamental de l’homme avec soi et avec le monde. Mais « l’immense pouvoir d’expression de la musique, dans l’insondable de la passion ou de l’émotion » n’en passe pas moins par des structures et « mesures » (terme éloquent) esthétiques où la raison conserve un rôle éminent. Musique et mathématique ont toujours eu, de Pythagore et Platon à Xenakis, partie liée. Herméneute exigeant, Rolland avère pareille liaison – aussi Appassionata soit son âme.

Rolland l’Enchanteur enchanté

Pour la majorité des lecteurs, Romain Rolland est avant tout l’auteur de Jean-Christophe. Ce roman-fleuve, « le fleuve Christophe », est acte de naissance, connaissance, reconnaissance, renaissance (« Derniers mots du livre, de Christophe mourant : « Un jour, je renaîtrai pour de nouveaux combats… »). Il paraît en dix volumes, de 1903 à 1912, aux Cahiers de la quinzaine : L’Aube, Le Matin, L’Adolescent, La Révolte, La Foire sur la Place, Antoinette, Dans la Maison, Les Amies, Le Buisson ardent, La Nouvelle Journée. Naissance, vie et mort de Jean-Christophe Krafft, musicien allemand, dont Rolland raconte errances et créations, relations de parenté, d’amitié et d’amour, inscrites dans la réalité sociale. L’œuvre fut, dit-il, en gestation pendant de longues années ; il en avait eu la révélation au cours de son séjour à Rome où, pensionnaire au Palais Farnèse (1889-1891), il fit l’expérience de ce qu’il nomme « le rapt du Janicule ». Il découvre la Ville, « Amor. Roma » : « Et voici que ma vue s’est dessillée.(…) J’étais penché sur l’esplanade qui domine les jardins Corsini, la conque de mes oreilles emplie par la musique fastueuse des fontaines, et rêvant … Soleil couchant. A mes pieds flambait la Ville, rouge sombre, en hémicycle. Le sourire des monts Albains, à l’horizon, s’alanguissait. Et du Soracte, sur la Campagne, l’Arche flottait (…) l’homme Christophe avait surgi. / Surgit debout. Le front d’abord sortit du sol. Et le regard, les yeux Christophe. Le reste du corps, lentement, sans se presser, émergea, au long des années …

« Christophe, souligne Rolland, n’est pas Beethoven. Il est un Beethoven nouveau, un héros du type beethovenien, mais autonome et jeté … dans le monde qui est le nôtre. » Héros en ce qu’il incarne la « Force » (son nom : Krafft), plus exactement une Energie qui est celle de la vie même. « Tout est énergie dans mon art », affirme Rolland, qui souligne, dans son autobiographie Le Voyage intérieur : « Les forces invisibles sont en tous. Il n’est que de les écouter. » Une semblable et actuelle configuration est présentée dans La Guerre des étoiles, de George Lucas, où le sage Obi Wan Kenobi enseigne au jeune héros : « Que la Force soit avec toi. » Cette circulation d’énergie vitale, flottante si l’on peut dire, tournoyant dans le noyau le plus profond de la personne, nourrit le lien entre Rolland et ses lecteurs : «Des terres les plus lointaines, des races les plus différentes, de Chine, du Japon, de l’Inde, des Amériques, de tous les peuples d’Europe, j’ai vu venir des hommes disant : « Jean-Christophe est à nous. Il est à moi. Il est mon frère. Il est moi… ». Se lève ainsi, à l’échelle mondiale, ce que l’on se plairait aujourd’hui à qualifier de « génération Jean-Christophe » – laquelle, au rythme des rééditions, a connu une certaine postérité, dans les milieux socialistes, pacifistes et libertaires.

Jean-Christophe à peine terminé, Rolland entreprend un autre vaste cycle romanesque. L’Ame enchantée, ouvrage en sept volumes (Annette et Sylvie, L’Eté, Mère et fils, L’Annonciatrice-Anna nuncia), écrit de 1922 à 1933, a pour héroïne une femme, Annette Rivière, dont Rolland analyse « les profondeurs abyssales de l’âme », « habitée, à son insu, par un Eros invisible » aux formes successives : amour pour le père, pour la sœur, pour le fils, pour « un ennemi prisonnier blessé » – pour qu’enfin « L’Ame enchantée s’identifie, en ses derniers rêves, avec la Force Créatrice qui projette, divine laitance, dans la nuit, ses Voies lactées. » Rolland, Prix Femina1905, produit là un roman féministe au plein sens du terme : il revendique pour la femme liberté, statut social, accomplissement de sa féminité (ou féminitude) – jusqu’à inclure l’Infini. Annette  « est la fille, la sœur, l’amante, la mère, elle est la « Mère universelle »  – telle que sublimée dans l’imagerie baroque et chantournée des derniers mots du livre : « L’Ame enchantée avait fusé – jet de semence dans le sillon que creuse la Mort, vers le trou du ciel, au haut du mont – la grande écluse par où s’écoule la Voie lactée, collier des nuits, serpent des mondes, qui déroule dans la prairie de l’Infini ses anneaux d’Etre … ».

Par delà les analyses de personnages, avec affleurements du « Subconscient tumultueux, et le regard porté sur l’évolution politique de l’époque, avec dénonciation du fascisme et éloge de la révolution bolchevique, c’est peut-être le thème de « L’Enfantement », ultime tempo du livre, qui donne à l’œuvre sa portée anthropologique originale et féconde : la femme reconnue comme procréatrice et créatrice et recréatrice d’humanité – telle que l’anthropologue Marija Gimbutas en décrit certaines représentations mythologiques dans Le langage de la déesse (Des Femmes, 2005), et telle que la voit aujourd’hui Antoinette Fouque dans son livre Gravidanza (Des Femmes, 2007) – titre italien qui aurait enchanté le romain Rolland (« l’envie de grossesse », profondément refoulée en l’homme, que Fouque oppose à la freudienne « envie du pénis » de la femme, est portée à incandescence avec l’« enfantement de

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