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avril 1, 2008

« Elèves, je vous hais ! »

Filed under: Uncategorized — Roger Dadoun @ 5:22

une psychanalyse, à la Péguy, de la relation pédagogique

Avant d’aborder de front le titre à effet de choc, « Elèves, je vous hais », il serait opportun de faire un bref détour par le sous-titre, qui ne propose rien moins qu’« une psychanalyse, à la Péguy, de la relation pédagogique. » L’effet de surprise vaut le choc du titre : quoi, une psychanalyse, même atténuée sur le mode analogique d’un « à la », dont Péguy pourrait être une espèce de prophète ? Ce ne serait même pas de « la littérature à l’estomac » « à la » Julien Gracq, mais de la littérature aux « viscères » – « nos modernes …se réjouissent dans leurs viscères », écrit Péguy dans Situations, diraient aussi bien les analystes, qui ne lisent pas Péguy, ainsi que les lecteurs de Péguy, peu enclins à s’intéresser à Freud, sinon par une inadvertance universitaire « tendance » du jour. Je tiens pour ma part que la formule « à la Péguy », qui se veut modératrice, est loin de rendre compte du travail et des démarches de l’écrivain, qu’elle est trop prudente, pusillanime même, apprêtée déjà pour quelque concession. (J’imagine Péguy, regard porté sur les amis des Cahiers de la quinzaine qui l’accompagnent sous le label : « ceux qui ne trichent pas », se demandant où sont passés les psychanalystes – maigre butin !).

Il y aurait assurément, sur les liens de Péguy avec Freud et la psychanalyse une recherche à faire, comme il aime dire. « Faire une recherche, faire des recherches, mots voluptueux, tout pleins, tout gonflés des promesses ultérieures (…) Sombre fidélité pour les choses tombées » – ces propos de Clio, cette femme « ruminante en soi-même », pourraient intéresser un psychanalyste averti, qui n’hésiterait pas à mobiliser aussi sec la libido anale, dont les compétences et déplacements convergent vers l’argent suivi de l’argent suite sans fin – « l’argent pue », découvrait Freud avec enthousiasme. Une telle recherche ne s’annonce pas aisée. Les textes de Péguy ne mentionnent, à notre connaissance, ni Freud ni la psychanalyse – c’est peut-être un peu tôt (encore que La Science des rêves paraisse en 1900, et les Trois essais sur la théorie de la sexualité en 1905). Mais il y a mieux, et qui est d’une portée autrement plus conséquente : les textes de Péguy sont traversés de notations et analyses psychologiques qui vont vers la psychanalyse comme les fleuves vers la mer. Non pas seulement « une psychanalyse à la Péguy », marquée par ses tournures et son style et nourrie de ses propres motivations et obsessions, mais plus encore « une psychanalyse dans la psychanalyse », c’est-à-dire des approches et interprétations qui lui sont propres et inséminatrices de l’analyse ; et, last but not least, « une psychanalyse hors la psychanalyse », débordant le champ de l’analyse, se déployant au point d’acquérir l’amplitude d’une anthropologie psychanalytique.

Ni disciples ni maîtres

Dans cette relation très singulière de Péguy avec la pensée psychanalytique, divers « facteurs » (il nous demande, à juste titre, de nous méfier de ce mot, qui appelle à la rescousse son inévitable compère le « processus » – dont regorge la psychanalyse) peuvent nous éclairer. La dernière phrase du Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse est celle-ci : « les philosophes n’ont pas de disciples ». Formidable critère : un philosophe qui se fait des disciples a foiré quelque part dans sa pensée et son enseignement – si l’on admet, avec Péguy, que philosopher c’est fondamentalement cultiver la liberté, l’esprit critique (opposé à L’esprit de système, dont Péguy décrit avec brio la raideur), l’autonomie du sujet – ce que Fernand Pelloutier, créateur des Bourses du Travail et contemporain de Péguy exprimait en ces termes, dans sa Lettre aux anarchistes du 12 décembre 1899 : «Nous sommes des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans dieu, sans maître, sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c’est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même.»

[ Il y aurait – puisqu’il est ici question d’enseignement – une recherche, ou même une thèse à faire, qui reprendrait par exemple le titre de Péguy Les Suppliants parallèles (1905), et l’appliquerait aux parcours de vie et de pensée de Péguy et de Pelloutier, et qui, tout en soulignant l’âpreté de leur rapport concret avec l’existence (maladie chez Pelloutier, mort en 1901 à l’âge de trente trois ans, « misère » chez Péguy), mettrait en lumière leur vision aiguë du processus de la « supplication » (« suppliance », aurait dit Péguy) comme facteur régissant les rapports du « peuple » et avec lui-même (conscience de soi, malheur d’être) et avec le pouvoir (servitude et révolte). Il est surprenant que ni l’un ni l’autre à notre connaissance ne se citent, alors que leurs préoccupations essentielles se recoupent, et certaines fréquentations, dont celle, entre autres, de Georges Sorel, qui écrit la préface à L’Histoire des Bourses du travail de Pelloutier, où il se réfère au Cahier de la quinzaine consacré aux Université populaires. Il est encore plus stupéfiant de constater que la quasi-totalité des travaux concernant Péguy, à notre connaissance, s’abstiennent soigneusement de nommer Pelloutier : il est absent des trois abondants « répertoires des personnalités » placés à la fin des trois volumes des Œuvres complètes de la Pléiade, qui comportent plusieurs centaines de noms ; les « index » de divers textes traitant de Péguy contiennent de longues listes de noms où celui de Pelloutier n’apparaît pas. On n’est pas là sur le registre de l’anecdote – on tombe à pic dans le domaine psychanalytique du « lapsus », de l’occultation, du refoulement : l’anarchisme de Pelloutier ferait-il trop d’ombre ou trop de lumière sur l’anarchisme de Péguy ? L’anarcho-syndicalisme d’un Pelloutier, que ne renierait pas un Péguy, suscite-t-il toujours de si massives et profondes résistances ? On doit cependant à Jacques Viard, dans ses Œuvres posthumes de Charles Péguy (Cahiers de l’Amitié Charles Péguy, 1969), une double référence associant étroitement Pelloutier et Péguy, à propos du « Compte rendu des Congrès » : « Aux récits véridiques que deux antiguesdistes, Pelloutier et Péguy, ont fait du Congrès de 1899 » (44) ; « comme Péguy, Pelloutier concluait que le Congrès de 1899 », etc. (112). Viard, dont on connaît le goût très prononcé pour les citations et les nominations, aurait été bien avisé, lorsqu’il rapporte la conférence de Péguy, « De l’anarchisme politique », 1904, de citer aussi, la Lettre aux anarchistes de Pelloutier, qui relève d’une analogue inspiration.]

« Les philosophes n’ont pas de disciples. » Formidable critère, qui nous semble valoir encore plus pour la psychanalyse. Si celle-ci a un sens et fonctionne en rationalité, comme ce fut le cas pour Freud qui, pour cette raison-là, parlait de « jeune science », il faudrait dire : « les psychanalystes n’ont pas de disciples », ne peuvent, raisonnablement, déontologiquement, décemment, en avoir, ils ne sauraient, en aucune façon, « se positionner » comme cela se dit laidement, en « maîtres ». Or, rien n’est plus troublant et consternant que de voir à quel degré quasiment « sectaire » le monde psychanalytique se partage en « maîtres » et « disciples » : s’érige en « maître » quiconque, parvenu à quelque notoriété ou pouvoir d’influence, fonde illico presto son petit groupe, avec si possible un bulletin ou journal à la clé, organise ses propres séminaires, dispose d’une collection éditoriale, etc.) ; s’établit « disciple » l’analyste qui a fait son analyse, « didactique » ou non (hétérodidactisme, donc, ou hétérodictature, pour parodier le calembour de Péguy dans Compte rendu de mandat : « Un autodidacte. Moi, vous savez, je n’aime pas ça, l’autodictature »), avec le « maître », dont il dépend à divers égards, argent, clientèle et confort de pensée n’étant pas les moindres. Ce mode de relation est exactement à l’opposé des deux propositions qui constituent l’impératif catégorique de Péguy : (pour autant qu’il soit en notre pouvoir et dépende de notre vouloir), ne subir de la part d’autrui aucun « entraînement », n’exercer sur autrui aucun « entraînement ».En vertu d’un tel principe, Péguy se porte au plus près, voire au cœur, de la pensée anti-autoritaire et anti-hiérarchique de la psychanalyse, et de sa vocation primordiale à lutter, par tous les moyens, politiques inclus (Alfred Adler, Wilhelm Reich, etc.) pour l’autonomie du sujet.

Malheur dans la culture

On ne saurait en aucune façon ranger les mots de Péguy dans un quelconque jargon psychanalytique. Certains n’en font pas moins « signe », comme on dit joliment, en direction du lexique freudien. Péguy recourt fréquemment, avec aisance et pertinence, à « inconscient » et « inconsciemment » – la psychanalyse, affirme sans cesse Freud, est science de l’inconscient. « Refoulé », qui a cours à l’époque, revient à bon escient : « tout ce qui a été refoulé reflue…» (L’Argent), « rudes refoulements » (Victor-Marie) – le refoulement est un processus essentiel du travail de l’inconscient. De fortes expressions font référence à des données psychiques centrales dans la psychanalyse, comme la notion d’ « envie », audacieusement élaborée par Melanie Klein : « l’envie originelle » et « la vieille jalousie », « la plus secrète convoitise » (Situations). Il a cette formule, aux prolongements insoupçonnés : « Descendre en soi-même, c’est la plus grande terreur de l’homme » (Clio). Il construit une phrase d’allure très moderne, qui touche juste : « ainsi que nos modernes psychothérapeutes le disent, d’une totale inhibition » (Un poète l’a dit). Ses analyses les plus fines et les plus personnelles portent particulièrement sur la libido dominandi et la libido sciendi : « il y a dans l’exercice de la domination politique une jouissance, une sorte de délice inconnue, inaccessible aux véritables hommes d’études, aux hommes de travail et d’œuvre » (Situations). Sur ce dernier point, Péguy se montre un peu court : le jardin des délices de la domination s’ouvre par toutes sortes d’entrées à tous les hommes, et les savants savent, autant que d’autres, libido sciendi, y conduire leurs hédoniques ou édéniques circumambulations, comme il le démontre lui-même avec rigueur et ironie dans La Thèse.

On ne peut qu’être interloqué lorsque l’on rencontre, dans Victor-Marie, comte Hugo, qui est de 1910, ces expressions, avec italiques de Péguy titillant « scientifique » : « … de plus tabou, de plus totem ». Comment, quant à ce plus, faire plus et mieux que l’ouvrage de Freud, Totem et tabou, qui est de 1913, où le père de la psychanalyse propose, sous forme de mythe, avec joie précise-t-il, l’institution de la société humaine à partir du fameux « meurtre du père », du despote originaire ? Péguy préfère laisser tomber tant tabou que totem et tyran, et mettre de côté l’obsession oedipienne qui empale toute l’orthodoxie psychanalytique – celle-la même que dénoncèrent de il y a peu, avec alacrité, Deleuze et Guattari dans leur Anti-Œdipe. Il se penche sur l’Œdipe-Roi de Sophocle avec autant d’intérêt et plus de rigueur langagière que Freud, mais c’est pour offrir une perspective radicalement différente : la fonction « Roi » vient au premier plan, dans sa relation libidinale radicale avec le « peuple », avec la « cité » – donnée primordiale que signalent dans la pièce des mots tels que « ailleurs », « loin », et ce « ton antérieur » que relève Péguy dans la lamentation d’Œdipe : « mon âme pleure sur la cité, et sur moi, et sur toi ensemble. » La supplication que Péguy décrit dans Les Suppliants parallèles, un de ses textes d’anthropologie psychanalytique parmi les plus riches, conduit à mettre dans une crue et cruelle lumière le malheur essentiel de la condition humaine – conception qui est celle de Freud lui-même : son essai Das Unbehagen in der Kultur (Péguy ne dédaigne pas, à l’occasion, glisser quelques mots allemands dans ses textes), traduit par Le malaise dans la culture, portait d’abord comme titre Das Unglück in der Kultur, Le malheur dans la culture.

Creusant toujours plus avant dans cette veine analytique, on verrait s’ouvrir plus d’une piste menant aux conceptions freudiennes. Empreintes irréductibles des expériences infantiles : «« tout est joué avant que nous ayons douze ans », « tout est fait à six ans, toute l’enfance ». Prévalence du signifiant sur le signifié : « Ne me parlez pas de ce que vous dites … Je vous demande comment vous le dites » ; « C’est la résonance de ce que vous dites … que j’entends ». Péguy, lui-même grand auteur comique, a plus d’une fois réaffirmé son intérêt pour les différentes expressions du comique : « Je n’ai jamais caché le goût profond que j’ai pour le comique » – Freud fait paraître en 1905 Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, où le witz, le calembour, le jeu de mots, est roi, voie royale d’accès à l’inconscient. Péguy, auteur entre autres de cette saga comique qu’est La chanson du roi Dagobert, manie le mot d’esprit avec dextérité, forgeant, si besoin est, des termes nouveaux, aux vivaces résonances – des mots tels que « placentation » et « implacentation ».

Sachant ce qu’il en est de l’« Oedipe parricide », Péguy s’emploie surtout à mettre en lumière dans Les sept contre Thèbes le principe d’un inexpiable fratricide, avec cette chute effrayante du poème, qu’il souligne : « Nourris du même ciel et de la même terre / Enfants du même père et de la même mère / Etéocle attendait son frère Polynice » – (pour lui faire la peau !). Les propos qu’il tient sur la paternité sont d’une force et d’une pertinence rares – non pas tant la tant citée formule des « pères de famille…grands aventuriers du monde moderne » que « cet affreux sentiment de responsabilité qu’il y a dans la paternité ». Le mouvement de Péguy est inverse de celui de la psychanalyse : celle-ci remonte du fils vers le père, tous deux liés par un facteur de culpabilité (tautologique : fils coupable d’avoir eu un tel père, père coupable d’avoir fait un tel fils – c’est kafkaïen !) ; Péguy descend du père vers le fils, dans un processus de créativité, qui conduit à penser qu’il y a toujours derrière le père, chez Péguy, de la mère, du matriciel, de la « placentation », de la procréation – ainsi résonnent en nous les noms de Jeanne, Véronique, Clio, Eve … Ô Mères renaissantes hors des premiers jardins !

Parvenus – franchie l’innommable porte Septième, « la porte Fratricide » – aux Portes des Mères, comme dirait Goethe, mieux vaut arrêter là, tant il y aurait à dire, cette tentative de démonstration d’une « psychanalyse à la Péguy ». D’autant qu’il aurait peut-être suffi d’un argument, d’un seul, pour légitimer l’inscription risquée de Péguy aux côtés de Freud : ce dernier a reconnu que la psychanalyse n’a guère fait que dégager et théorisé ce qu’on peut trouver dans les textes des grands poètes, ce que les poètes nous ont enseigné : les poètes sont nos maîtres et nos éducateurs, ils ont déjà tout dit de ce que fait l’être humain, de ce qui fait l’être humain – et c’est bien, chacun peut en faire l’expérience, ces structures et ces musiques de l’âme, terreurs et atrocités incluses, que nous recherchons chez les poètes.

L’âme de l’enseignement

Mais la référence diserte à la psychanalyse n’a pas été inutile : elle a déjà balisé dans une très large mesure le terrain pour l’analyse de la relation pédagogique inscrite sous ce signe maudit : « Elèves, je vous hais. » La haine – haine des autres, haine de soi, haine flottante sous forme de frustration, ressentiment, rancœur, etc. – constitue en effet un des grands ressorts de la psychologie analytique, moralistes et poètes nous ayant ouvert là-dessus les plus sombres abysses (sans compter par ailleurs les haines socio-politiques et idéologiques que continue de susciter la pensée freudienne). L’ambivalence des affects, le fait qu’ils portent à la fois un mouvement d’âme et son contraire, en des liaisons et fluctuations interminables, inépuisables et épuisantes, joue à fond dans le domaine de la haine et de l’amour – au point que le mot-valise de « hainamour » est devenu pour « nos modernes psychothérapeutes » l’indispensable bagage dans l’aventureux parcours de la psyché. C’est sur un pareil fond affectif que se détache, avec son incomparable singularité, la réflexion de Péguy sur la relation pédagogique.

Elle se détache, au préalable, sur cet arrière-fond massif, considérable, impérieux, que constitue la relation de Péguy avec l’enseignement, tout ce qui est et fait et vaut enseignement, l’enseignement dans « tous ses états », selon l’expression à la mode. Il existe un lien consubstantiel, osmotique et fusionnel, pourrait-on dire, entre Péguy et l’enseignement. En tout premier lieu (l’école), il est l’enfant de l’enseignement, primairement et littéralement parlant : ce qu’il retient, entre autres, de l’« admirable monde de l’enseignement primaire » qui s’ouvre merveilleusement à lui, c’est une vivace et féconde dimension paternelle ; évoquant son instituteur exemplaire M. Naudy, il le nomme « mon maître et mon père » ; l’école, telle qu’il semble la vivre, « passionnément », il le dit souvent (lui, l’orphelin, dont un analyste dirait les yeux fermés qu’il est en manque de père), il la voit traversée par « cette grande piété descendante de tuteur et de père », « cette grande bonté affectueuse et paternelle », « cette longue et patiente et douce fidélité paternelle ». Il est, « naturellement », destiné à l’enseignement, et il entre à l’Ecole Normale supérieure. Quoiqu’ayant bifurqué pour fonder les Cahiers de la quinzaine, il entreprend de faire une thèse de doctorat, dont il imagine, pris à la gorge par les difficultés de son « entreprise communiste », qu’elle pourrait lui ouvrir l’accès à l’enseignement supérieur. [Imaginons : Charles Péguy, maître de conférence à l’université de XX, puis à la Sorbonne, puis sans doute au Collège de France… Un public bien plus large et bien différent, et surtout plus populaire que celui de Bergson, serait accouru à ses leçons, prononcées avec une gravité scintillant d’ironie (il a beau dire : « l’ironie est contraire à mon tempérament »), chargée de références familières, classiques et insolites à la fois, émaillée de néologismes époustouflants, qui font tilt, et se prolongent en échos voltigeant dans les commentaires d’auditeurs éberlués ou rétifs (un cinquième au moins, comme pour les lecteurs des Cahiers) descendant les marches de la rue des Ecoles. Ce Péguy enseignant n’a pas eu lieu – il manquera éternellement, tel un trou noir, dans les enseignements de la Sorbonne.]

« Haïssement » de Péguy

A défaut d’avoir sa place et d’être dans la place, intra muros, Péguy organise le siège, à partir de sa citadelle à la porte étroite ouverte à tous venants, ouverte à tous les vents de la pensée et de l’action : la boutique des cahiers, rue de la Sorbonne, mince et tranchante artère. Il en fait, pour employer un mot d’aujourd’hui à connotation sévère et scientifique, un « Observatoire », organisme non gouvernemental, des faits et gestes du monde enseignant, et plus spécifiquement du monde universitaire. « Dérouté » du métier d’enseignant, « le plus beau métier du monde », il s’est engagé dans son « âpre » labeur d’éditeur et d’auteur, dans ce non moins « beau métier » qu’est celui de « journaliste quinzenier ». Mais il ne quitte pas pour autant le monde de l’enseignement – bien au contraire. Le dit monde campe, a pris ses quartiers (lexique martiale qui plairait à Péguy), aux Cahiers de la quinzaine : abonnés, collaborateurs et auteurs, textes, sujets, références, querelles et problèmes, carnet mondain, politiques et « métaphysiques », tous ces « événements », destins, matériaux, activités, productions, personnes ont en quelque façon, et de manière souvent consubstantielle, partie liée avec le monde de l’enseignement.

Il aurait fait, dit-il, un bon « maître d’école ». Plus meilleur encore, croyons-nous. Eh bien, il fera un Cahier de la quinzaine , par exemple, parmi bien d’autres, celui du 11 octobre 1904, intitulé « Pour la rentrée » : il fait, strictement parlant, « (p)our la rentrée des classes, petites et grandes, un cahier de l’enseignement. » Vison d’un indécrottable « primaire », comme on dit parfois pour parler des « maîtres d’école », des « instits », seraient-ils ultérieurement médaillés académiquement « professeurs des écoles » ? Au contraire : extraordinaire ampleur de la vision, telle qu’on pourrait reprendre intégralement chacun des termes de ce texte sobre, dense, exact, articulé autour de ce principe : « les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie. » Proposition à prendre dans toute sa plénitude, à tous égards : l’enseignement, pour Péguy, c’est à la fois sa vie même, et la vie, même.

(R)entrée aussi, par ce texte, dans le domaine de la « haine ». Place aux jeunes, pourrait-on dire, en reprenant un slogan dont l’imbécillité est encore plus flagrante s’agissant du monde de l’enseignement. Un directeur de France Culture, s’employant si l’on peut dire à évacuer des producteurs « anciens », se félicitait que des « jeunes gens brillants » piaffent d’impatience à l’entrée de la chaîne dite culturelle. Tout autre, le regard de Péguy : présentant lui aussi « nos jeunes gens », il parle de « l’aigre férocité froide de nos petits normaliens arrivistes, de nos sorbonnards secs, de nos bons camarades. » Et il balaie large, devant toutes les portes : « quand le favoritisme, quand le népotisme, quand l’arrivisme envahit le personnel universitaire même, quand les fils, les neveux, les gendres et les arrière-cousins des grands maîtres franchissent les degrés de la hiérarchie à une vitesse uniformément accélérée, quand enfin tous les jeunes professeurs éprouvent simultanément le même coup de foudre automatique pour toutes les filles de tous les inspecteur généraux », etc.

A propos de ses maîtres du « noble enseignement primaire », qui lui « sont restés obstinément fidèles dans toutes les pauvretés », il fait cette distinction cruciale : « Ils n’étaient point comme nos beaux maîtres de Sorbonne. Ils ne croyaient point que parce qu’un homme a été votre élève, on est tenu de le haïr. Et de le combattre, et de chercher à l’étrangler. Et de l’envier bassement. Ils ne croyaient point que le beau nom d’élève fût un titre suffisant pour tant de vilénie. Et pour venir en butte à tant de basse haine. » (L’Argent, suivi de l’Argent (suite), 1913, t.III, 803).

Le voici parti fort pour débusquer les ressorts mortifères de la relation pédagogique : « Il fallut que j’en vinsse à la Sorbonne pour connaître, pour découvrir, avec une stupeur d’ingénu de théâtre, ce que c’est qu’un maître qui en veut à ses élèves, qui sèche d’envie et de jalousie, et du besoin d’une domination tyrannique ; précisément parce qu’il est leur maître et qu’ils sont ses élèves ; il fallait que j’en vinsse en Sorbonne pour savoir ce que c’est qu’un vieillard aigri (la plus laide chose qu’il y ait au monde), un maître maigre et aigre et malheureux, un visage flétri, fané, non pas seulement ridé ; des yeux fuyants ; une bouche mauvaise ; des lèvres de distributeur automatique ; et ces malheureux qui en veulent à leurs élèves de tout, d’être jeunes, d’être nouveaux, d’être frais, d’être candides, d’être débutants, de ne pas être pliés comme eux ; et surtout du plus grand crime : précisément d’être leurs élèves. Cet affreux sentiment de vieille femme. » (L’Argent, 818). De Lanson, pris ici pour cible exemplaire, il écrit : « Il avait cette tare qui est pour moi inexpiable … la seule qui compte : il n’aimait pas ses élèves. Il était déjà cet ambitieux aigre, inquiet, doucereux. » (L’Argent, 859).

Déployer, chez quelque pédagogue que ce soit, ce cri mutique : « Elèves, je vous hais », faire monter en surface, de l’inconscient, du plus « bas » de l’homme, pareille poussée de haine ne va pas sans risque, ni sans effet de boomerang. Péguy en prend la mesure sur lui-même avec une terrible lucidité : « Je me rends bien compte, de tout ce qu’il y a de bas à relever toutes ces bassesses, et la haine et l’envie et l’ordure et la honte. Ce n’est pas sans une tristesse elle-même incurable et sans une amertume, ce n’est pas sans un serrement de cœur, sans une angoisse, sans un discrédit et une déconsidération de soi, sans un sentiment d’avilissement à ses propres yeux qu’on engage la conversation avec ces gens. On a le sentiment d’une grande diminution. » (Un nouveau théologien, 127). Dans ce dernier ouvrage, répondant à « Monsieur Laudet » qui lui reprochait d’être « haineux », il fait cette distinction qui constitue une vue pénétrante et précieuse en psychologie : « Je ne suis aucunement haineux. Je suis peut-être haïssant. C’est tout autre chose… » (202).

« Haineux » renvoie à l’intériorité, à une structure caractérielle intime du sujet – « haïssant » dirige le regard sur un objet déterminé, voire circonstanciel, frappé, valablement ou non, d’indignité, et sollicitant comme tel l’énergie affective et l’activité du sujet. Le mot de « haine », « forcené », « poussé à fond » (touchant au fond libidinal), pour reprendre des termes de Péguy, vient en proportion de la « bassesse », de l’ « avilissement », de la « vilénie », de la « domination tyrannique » qu’il tient pour caractéristiques « de la situation » de l’enseignement universitaire « dans le monde moderne » – alors même que l’on est en pleine « ardeur de laïcisation », « dans toute la fureur et la gloire de l’invention de la laïcisation », et qu’il voit dans la laïcité, au point de parler de « mystique laïque », une invention, une création anthropologique, une avancée majeure de la culture.

L’élève : entre « élevage » et « élévation »

En portant le fer dans la plaie universitaire, Péguy n’agit nullement en pamphlétaire, ni « haineux », quoiqu’en dise Monsieur Laudet, ni même « haïssant », quoiqu’en dise Péguy lui-même. Il fait certes des « personnalités », il attaque et surtout contre-attaque nommément, il le faut ; mais cette « haine » qui revient si souvent, on l’a vu, dans ses propos, et que nous avons tenté de fixer dans l’expression « Elèves, je vous hais », est d’une qualité singulière, qui va bien au-delà de l’affect spécifiant une relation d’objet (au sens analytique de « sujet »). Elle est suscitée, en la circonstance, par des adversaires qui cherchent à « étrangler » l’anarchiste fondateur, et auteur, des Cahiers de la quinzaine, qui veulent sa peau. Réaction, plus que de défense, de survie – le « haïssement » (Péguy aurait pu hasarder ce genre de substantif qu’il affectionne) ainsi revendiqué se détache sur ce puissant fond que constitue sa passion (à vibration christique, même : « Mon père mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ») de l’enseignement, primordial investissement libidinal et « métaphysique » de Péguy. Un analyste sommaire interpréterait cela comme l’expression d’une frustration, d’un ressentiment, chez un sujet qui se sent écarté, repoussé hors de la voie qui correspondait à son plus profond désir, à sa vocation essentielle.

Mais de la frustration, il y en a en toute chose, fût-elle la plus gratifiante. En l’occurrence, elle ne fait pas le poids au regard de tout ce que la passion et la raison et la méditation de Péguy, et la « vie » même, inscrivent dans la banale notion d’enseignement. La haine de l’élève que Péguy débusque chez les universitaires qu’il prend pour cibles ne se limite pas à des « personnalités » plus ou moins illustres. Elle fait partie intégrante – à la fois intégratrice et plus souvent désintégratrice – de la relation pédagogique. Il y a toujours un rapport de force entre le maître et l’élève – ne serait-ce que parce que ignorances et résistances et différences, chez le maître même, mais à l’évidence chez l’enfant et l’élève en position ensemble de force et de faiblesse, doivent être, en quelque façon, fût-ce par la douceur et la patience et la ruse, forcées. Deux inconnus se font face : confrontation, affrontement, et risque, crainte, menace, peur, violence, terreur selon certains – et traumatismes de part et d’autre. Péguy, en forçant la note, attire avec force l’attention sur cette dimension forte de la relation pédagogique. Niée ou occultée ou refoulée ou sous-estimée, par l’insistance ou la volonté d’un paraître et quasi institutionnel « aimer ses élèves », une telle dimension est de nature à marquer de sa griffe ou de son ombre mortifère le travail d’enseignement. Péguy ne serait pas loin de suggérer, à bon escient et bon inconscient, un certain apprentissage psychanalytique – « à la Péguy » – dans la formation de l’enseignant.

La haine est une pièce considérable, maîtresse, de la structure psychique individuelle et des relations entre sujets. (Dis-moi qui tu hais, je te dirai qui tu es !) Mais les polémiques engagées par Péguy, et ses reports constants aux événements de son temps auraient tendance à masquer l’amplitude de sa vision, l’élargissement du principe « haine » à toute la condition humaine – perspective anthropologique qui conserve pour aujourd’hui, dans tous les débats et conflits concernant l’école, toute son acuité. L’élève demeurant au centre de cette perspective, Péguy diagnostique en ces termes la situation de son temps : « Un élève ne signifie plus rien ». (Situations, 128). Elève néant, c’est culture néant – en vertu de la distinction radicale qu’il établit entre « les voies naturelles de la filiation » et « les voies scolaires de l’élevage » (« scolaire » opposé à « vivant »). Se pose de la sorte le problème toujours très actuel de la communication des savoirs et de la transmission. S’en tenir à un simple transfert de connaissances, comme le préconisent les projets éducatifs à visée de rentabilité, c’est « élevage », stagnation ou accumulation d’une culture mécanique, qualifiée généralement de « technicienne » ou « technocratique ». En rapprochant la relation pédagogique, les rapports entre maîtres et élèves, aussi « scolaires » et distincts soient-ils, du mouvement de la « filiation », Péguy met l’accent sur un facteur ou un processus fondateurs de la culture, de la civilisation. Il importe, au plus haut point, que l’élève, au centre vivant de la transmission, signifie quelque chose, signifie quelqu’un, signifie le plus vif de la culture. Il ne s’agit plus d’« élevage », mais, au sens le plus élevé et le plus constructif du terme, en toute grandeur et en toute noblesse humaines, d’« élévation ».

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