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avril 1, 2008

boycott! satyagraha et ahimsa

Filed under: La philosophie — Roger Dadoun @ 5:19

– Boycott est le plus beau mot de la langue française.

– Mais il est anglais, en tout cas d’origine anglaise, non ?

– Anglais, oui – d’origine, non.

– Je ne comprends pas

– Anglais il l’est, et plus qu’anglais, irlandais même (ne jamais oublier, « devoir de mémoire », les massacres d’Irlandais par les Anglais), puisqu’il est emprunté au nommé Charles Cunningham Boycott, riche propriétaire terrien du comté de Mayo, en Irlande, qui se trouva ruiné parce que ses fermiers refusèrent de payer leurs loyers, à l’époque de la grande famine. C’était en 1879. C.H. Boycott perdit ses biens, mais laissa son nom en héritage. Malins, ces riches, tout de même : même ruinés, ils arrivent à faire fructifier le capital du nom emprunté – écrit, qui plus est, sans capitale !

Boycott, enfantement de l’humanité

– Naissance de « boycott », d’accord, mais question héritage, on le verrait plutôt comme l’enfant de la famine et de la misère.

– Oui, mais surtout, si l’on considère son versant créateur, il est naissance sans cesse recommencée, renaissance, étant à la fois enfant de la pénurie, de la nécessité, et enfantement du progrès de l’humanité même. Car, qu’est-ce que boycotter ? S’abstenir d’accomplir le geste ou l’activité que l’on attend ou exige de vous : travailler, pratiquer, produire, vendre, acheter, consommer, etc., c’est-à-dire, tout simplement, dire « non ». Or, il semble pertinent de penser que l’homme s’est mis à exister dès le moment où il a commencé – élaboration de la conscience, affirmation de l’intériorité et retour sur soi par la négation – à dire « non » face à tel ou tel aspect de la réalité qui l’intriguait, le menaçait ou le niait (la psychologie de l’enfant va dans ce sens : le tout petit prend conscience de sa personne quand il commence à répondre « non » aux pressions et sollicitations du milieu – c’est la posture de « no response » analysée par le psychologue René Spitz). Pour saisir l’homme dans toutes ses facettes, il faudrait doubler le Cogito cartésien (Je pense, donc je suis), intuition forte, autocréatrice (penser, c’est penser que l’on pense), mais évoluée et tardive, d’un Incogito : je ne pense pas (ceci ou cela), donc je suis – ce qui fait que l’homme existe aussi parce qu’il sait qu’il ne sait pas (importance du non-savoir), il demeure suspendu dans l’étonnement, le doute, le questionnement, début de toute attitude libertaire, c’est-à-dire radicalement humaine.

– Mais il se trouve que, de ces aspects de la réalité que vous placez « à l’origine », on ne sait à peu près rien.

– Il suffit de peu. Voici l’homme (ecce homo) en arrêt (face aux excès, qui l’excèdent), se non-pensant en diverses modalités concrètes, dont j’énumère quelques-unes. NON, je ne mangerai pas de ce fruit-là – le premier boycott serait en quelque façon déclenché, « initié » par dieu : touche pas à ma « pomme », qui en plus n’en est pas une ! On l’a payé, on le paye toujours au prix fort, le boycott, quand il est dicté par la loi du plus fort. NON, je ne chasserai ni ne tuerai ni ne consommerai cet animal-là – totémisme, qui perdure : quelques centaines de millions d’Indiens, tels ceux qui vécurent la saga gandhienne du boycott des produits anglais et recoururent au rouet et arrachèrent l’indépendance, se serrent les os du bassin aux pieds de vaches maigres. NON, je ne coucherai pas avec l’une de ces femmes-là – tabou d’exogamie, tel que des clans entiers d’ancêtres se mettent en marche, tête mythique, pieds migrants et queue haute, en quête de l’autre femme. Imaginons encore : quel boycott a dû pratiquer l’adolescent du Néolithique pour réduire ou annihiler la tutelle castratrice des adultes, et commencer, déjà, à « vivre sa vie » (rites de passage) ? Et que dire des femmes, soumises aux rythmes biologiques, s’unissant pour faire barrage, par la seule force du « NON », aux assauts physiques et sexuels des mâles ?

– Je vous vois venir : encore un effort, et nous voici devant la « grève du sexe » que raconte Aristophane dans Lysistrata : les femmes, lasses de voir leurs hommes se faire tuer à la guerre, font front commun et, prostituées incluses (putain, c’était des « vraies » femmes, celles-là, car il s’agissait de leur gagne-pain, après tout !), refusent de faire l’amour, et emportent le morceau, c’est-à-dire gagnent la paix. Que n’ont-elles, depuis, réédité ce formidable exploit, au lieu de jouer les Pucelles, Madelons et Mariannes et repos du guerrier ?

– C’était il y a 2500 ans, et dans les siècles des siècles qui ont suivi. Mais imaginons de prolonger le tableau en projection dans l’avenir. Quand la planète, devenue une espèce d’hénaurme Jabba the Hutt (c’est, dans La Guerre des étoiles, l’obèse organisme ontologiquement modifié), réussira à se rendre invivable, ruinée par la foule de ses voraces propriétaires littéralement fonciers, les femmes, toujours elles, parviendront peut-être, ventre à terre, à s’entendre pour boycotter la fécondation et, de cette manière rapide, radicale, douce, malthusienne, euthanatologique, éviter aux « enfants de l’avenir » dont rêvait Reich, innocents non-nés, de connaître les enfers et les affres d’une apocalypse annoncée depuis belle lurette. On est bien partis !

Origine – non !

– Quel bond de triple saut, ô aïeux, juste pour retomber sur la fin désastreuse de l’humanité ! En attendant, si l’on revenait à l’origine, car vous aviez bien dit, pour la récuser, « origine, non », non ?

– Oui, c’était pour répliquer à votre remarque sur l’« origine anglaise » du boycott. Je récuse cet usage du mot « origine », parce qu’il traîne derrière lui, ou plutôt devant lui, des relents sournois, menaçants et laids, exploités par toutes sortes de frimeurs, qui s’y vautrent, comme en sa bauge le chocon (pardon, erreur de clavier, lire : cochon). « Origine » peut avoir un sens. Comme il est de circonstance, face aux prochains Jeux Olympiques, de se demander en quoi consiste ce sport que l’on veut boycotter, il est utile de se reporter au subtil quoiqu’assez trouble penseur espagnol Ortega y Gasset, qui sut s’intéresser à « la révolte des masses » et aux sortilèges de l’amour, et qui nous en sortit une bien bonne avec son « Origine sportive de l’Etat » : à l’origine, des bandes d’ados, « voyous », « racaille », « casseurs », « hooligans », « sportifs », investissent un territoire et, plus rapides, plus « altiers » et plus forts (citius, altus, fortius : devise olympique) que les autres, imposent leur pouvoir, dans une organisation en forme de cité, embryon d’Etat – c’est l’histoire bien connue de la bande à bonus de Romulus et Remus générant Rome dans la castagne et le crime.

– D’un nouveau haut saut de triple bond, nous retombons cette fois sur nos athlétiques crampons. Bon, le sport refait surface, en vue du prévu boycott, mais que faire de cette « origine-non » où « s’origine », pour parler lacanin, notre propos ?

– Sport, boycott et origine, « justement », c’est triple bond dans la même ligne. Quand, décrivant vos congénères, vous sortez de votre manche « origine », un étrange déclic Ah, misérable victoire de l’homme quand la femme ne se dresse qu’en tombant à genoux, à ses pieds ! se produit, on a le sentiment que du mauvais se met à suinter, surtout chez les esprits retors ou qui n’ont rien d’autre à se mettre sous leur dent cariée. « Origine » livre d’emblée un jugement à odeur de préjugé, une gamme de clichés aux moches ou funestes résonances. Voici quelques expressions familières : « origine hongroise », qui fait ces temps-ci beaucoup de bruit, ça passe tout juste, parce que « Hongrie » fait vaguement mittle europa et un peu aristo ; « origine africaine » ou « origine maghrébine », ça sent déjà le roussi, le gourbi et la baignoire à méchoui ; « origine roumaine », ce n’est pas un bon début dans un casier judiciaire, elle promet une retrouvaille manu militari du pays natal ; « origine juive » est l’expression la plus chargée, elle signait, il y a peu, le départ pour le dernier voyage, allumait les bûchers, garnissait les fours crématoires et les chambres à gaz. C’est pourquoi, sauf usage « scientifique » rigoureusement fondé et clairement circonscrit, « origine » reste un mot à charge creuse, qui enrobe avec pédanterie et hypocrisie une chose trouble et malfaisante (l’origine comme cloaque d’où l’autre surgit). A quoi il faut opposer le « non » – et le boycott.

[- Le boycott, c’est peut-être aussi une façon de se voiler la face, non ? Me revient en mémoire le travail de deux psychanalystes analysant « Origine du fantasme, fantasme des origines ». Ils enfoncent le clou – c’est à boycotter ?

– Non ; car ils établissent une telle contamination entre « origine » et « fantasme » que, s’il est possible, par hypothèse, de dire d’un fantasme qu’il est originaire (ne le seraient-ils pas tous ?), il paraît plus approprié et plus intéressant de dire de l’origine qu’elle est fantasmatique – c’est une piste efficace . Mais le renversement syntaxique des termes, selon une rhétorique à la mode, souligne l’aspect tautologique de l’analyse, on a le sentiment de tourner en rond, origine et fantasme se mordant la queue.]

Boycott et ascèse du langage

– De toutes façon, boycotter un mot, ça ne va pas chercher loin.

– Détrompez-vous : dès que saute la maille d’un mot, c’est tout le tissu verbal qui suit. Ainsi, par delà le boycott ponctuel que nous préconisons, pour usage abusif et frauduleux du mot « origine », s’ouvre la perspective d’un boycott généralisé, nourri d’une pratique critique à laquelle nul ne devrait se soustraire. Il faut utiliser le boycott dans l’usage du langage, boycotter systématiquement toute une gamme de mots : mots qui veulent tout et ne rien dire, mots visqueux, collants, équivoques, passe-partout, mots-mode, mots-tendances, mots-concepts bidon, mots-mies malaxées en tous sens, mots-tics passant de bouche en bouche – tout cela, de façon ou d’autre, dégradent une phrase, un sens, une forme, une pensée. Les tics de langage sont des tiques voraces. Lorsque par exemple on entend sur une radio à prétention haute-culture des locuteurs censés savoir et des animateurs prétendus « pro » accumuler les « en fait », « et voilà », « c’est vrai que », « j’ai envie de dire », « bien évidemment », « super », « absolument formidable », « précisément » et « justement », « penser » ou « repenser » ou « inventer » ceci ou cela, multiplier les « moi je », et autres locutions de même acabit, avec variantes universitaires, médiatiques ou de terroir, on se dit, question pensée « justement », que c’est mal parti, que ça branle ou ça se branle « quelque part ». Et si l’on est sensible aux tons, aux manières de parler, précieuses ou vulgaires, cuistres ou faussement humbles, à la morgue académique ou au frivole air du temps, avec débit lent se gargarisant de soi ou débit véloce de bateleur sûr de soi – il ne reste plus qu’à couper court, « et voilà » le boycott.

Boycott qui coûte cher. A tel régime, on finirait par ne plus rien dire.

– Pourquoi pas ? Gandhi, que l’on va retrouver, observait des journées de silence : excellente hygiène de langage. Mais « c’est vrai que » c’est dur dur. Car si le boycott langagier est à la portée de tous, du fait que l’acte de parole est constant, commun nécessaire, vital, il se heurte à une double et presque insurmontable difficulté : le langage est ensemble une puissance collective originaire (on s’est beaucoup penché, « précisément », sur l’origine du langage), massive, tyrannique, et un pouvoir individuel intime, consubstantiel au sujet, qu’il habille du dedans et du dehors et de part en part. Sous de fluides apparences, le conflit est permanent et irréductible. Le boycott implique une ascèse – c’est même une de ses caractéristiques essentielles, qui exige un exceptionnel effort (ne pas confondre avec le mutisme qu’observent les détenteurs de pouvoirs à l’endroit de ceux qu’ils veulent, littéralement, réduire au silence, éliminer, « vaporiser », comme dit Orwell – j’en ai fait et en fait la triste expérience avec le long mutisme qu’observe Maurice Nadeau depuis qu’il m’a éliminé du comité de rédaction de La quinzaine littéraire que je venais de sauver de la faillite).

Le bras d’honneur du Manifeste

– N’est-il pas trop facile, en dernier ressort, de préconiser le boycott des Jeux Olympiques de Pékin 2008 ?

– Encore faut-il le faire, ce n’est pas si évident que ça.

– Le faut-il ? Rien de plus utopique que de croire qu’un manifeste purement négatif, nihiliste, signé de quelques hurluberlus, puisse exercer la moindre influence sur une entreprise véritablement planétaire, forte de budgets pharaoniques qui se calculent en millions de dollars et mettent en branle des milliards d’individus. Un moustique piquant un dinosaure serait plus crédible.

– Voilà d’exquises remarques dignes de « votre journal sportif », comme diraient les télés qui se branlent d’un « on refait le match ». Mais « positivons », pour parler moderne. Vous avez dit « utopique » – ce mot appellerait pour sûr le boycott, s’il continue de signifier l’évasif et le vaporeux, tête « poétique » (très péjoratif) dans les nuages et les nuées, rêveur mou, le « pas dans le coup », le « à côté de la plaque », etc. Mais il se trouve que nous, l’utopie, nous la revendiquons, nous voulons la réintroduire dans la vie quotidienne et l’existence vive, personnelle et politique de chacun et de tous (et ça donne le Boycott des J.O., avec Manifeste et manifestations, et bien d’autres choses encore), pour son pouvoir d’innervation, la profondeur et la portée que le mot recèle depuis … l’origine, depuis des siècles, des millénaires (Platon, Hippodamos, la Bible), l’utopie comme désir passionné d’une construction ou reconstruction rationnelle de la cité humaine – désir, passion, projet, raison et puissance (comme potentiel, virtualité, virtù) qui sont le tissu même de la condition humaine, aussi avilie soit-elle par les répressions et obscurantismes sans cesse résurgents et ruineux.

Toute l’histoire de l’humanité l’atteste : l’homme, en recherche de sa propre et pleine humanité, qu’il lui faut patiemment construire, ne peut se satisfaire ni d’une raison mécaniste et utilitaire, dont il s’accommode pourtant, jusqu’à l’exagérer en rigide caricature « scientiste », ni des rêveries mystico-religieuses, qu’il exacerbe en délires et fanatismes qui font des ravages.

Si le boycott des J.O. signifie injection d’utopie dans le monde moderne, il aurait déjà atteint son but, et au-delà – l’utopie désigne toujours une part d’au-delà, mais un au-delà inscrit et agissant dans l’ici-bas, au plus bas de l’ici-bas, qui se nomme malheur, que l’on refuse de voir, que l’on camoufle ou mystifie. Quant à votre image du moustique piqueur, elle nous plaît assez, pensez donc : mieux vaut moustique piqueur que disparu dinosaure. Faisons un « rêve », comme dit l’autre, « utopique » : tandis que giclent en jungle les milliers de bras tendus d’athlètes triomphants et de foules en délire, peut-être ne gardera-t-on en mémoire que le seul maigre bras d’honneur lancé par le Manifeste du Boycott 2008, qui prend ainsi la relève du poing levé contre les racismes par deux athlètes noirs aux J.O. de Mexico en 1968.

La Machine-Chine

Belle envolée, digne de l’altius d’un Bubka recordman mondial du saut à la perche. Tout est dit, donc ?

– Rien n’est dit. Car il ne s’agit ni de tendre le bras, même en poing, ce n’est pas notre « discipline sportive », ni de piquer le dinosaure à la manière dont ce ministre volcano-rigolard, « éléphant » de pacotille, parlait de « dégraisser le mammouth ». Il ne faut pas prendre les canards sauvages pour les enfants du bon dieu. Le Manifeste du Boycott ne prétend ni freiner ni ébranler, et encore moins bloquer la gigantesque machinerie olympique mondiale à la sauce chinoise. Parviendrait peut-être à le faire, in extremis, une de ces catastrophes meurtrières qui couvent dans les bas-fonds de la réalité chinoise.*

Le Manifeste souhaite simplement que cette machinerie, pieuvre poussant ses tentacules dans toutes les couches de la société (pouvoir, armée, police, propagande, médias, conditionnement, économie, commerce, sexualité, répression, exploitation, prisons, camps, exécutions, etc.), on la regarde fonctionner ; il souhaite éviter au monde dit libre, que l’on sait nombrilique et peu regardant, une faute d’attention ou d’inattention – presque une faute de goût, s’il est vrai que l’entreprise olympique, qui se veut fastueuse parade , fête éblouissante, spectacle de force, agilité, grâce, ruse, gains, triomphes de la superbe olympienne des « élites » (mafias sport-politique-culture-fric), ne peut que mettre plus en relief la fonction planétaire de décervelage et d’abêtissement par le sport, et enfoncer des centaines de millions de Chinois dans leur quotidien et sinistre marasme. Boycott, cela veut dire, en l’occurrence : attention, ici machine Chine – regardez, mais pas eyes wide shut, (Kubrick avait vu juste, avant de mourir), écoutez, mais pas d’une oreille encrassée par les tam tam et gongs médiatiques. Le Boycott glisse un simple urticant grain de sable, pour que l’on puisse voir, loin des pimpants parallélépipèdes armés paradant chamarrés, les masses faméliques, entendre, loin des sirupeux propos des frico-rafleurs de l’olympisme, les grinçantes supplications et la longue plainte d’un pays qu’on enchaîne et d’un peuple sous camisole.

Gandhi, la « grande âme » du boycott

– Le boycott, grain de sable dans la machine Chine, pour apprendre à voir et à écouter, nous sommes à bonne école. Mais que vient faire ici Gandhi, que vous avez mobilisé, Gandhi, le Mahatma, la « Grande Ame » ?

– C’est simple : Gandhi est la grande âme du boycott, pris en charge par les gens de peu et du peu, exploités et victimes. L’ « origine sportive » de l’Inde libre, dirait un Ortega y Gasset, c’est le boycott (pas le cricket ni le yoga). Portrait de Gandhi, osons-le, en « athlète religieux » (expression de Panaït Istrati pour caractériser son ami Nikos Kazantzaki) : du « religieux » qui comprend le politique, l’organique, le méditatif – et aussi le dogmatique (il refuse le recours à la pénicilline, rare en Inde à l’époque, qui aurait sans doute sauvé sa femme Kastourbaï souffrant d’une grave bronchite chronique). Athlète, Gandhi travaille énormément (avec) son corps, qu’il pousse aux limites de l’endurance : marche, immobilité, maîtrise, risque, concentration, régime. On le dira, sur un registre olympien plus qu’olympique, doublement recordman du monde : recordman du jeûne, avec des milliers de jours cumulés, et surtout, pour notre gouverne, recordman du boycott, à la fois pour la durée, les moyens, la qualité exemplaire et l’efficacité. Le boycott est érigé – et dirigé avec une intelligence pratique exceptionnelle – par Gandhi en stratégie fondamentale et exhaustive – économique, politique, psychologique, métaphysique -, qui se révèle payante : l’impérialisme britannique (Churchill en pointe) craque, indépendance de l’Inde.

– « Gandhi, boycott à Pékin » – c’est un bon titre (copyright, breveté SGDL) pour un polar politique ou métaphysique, mais vous admettrez que le rapport avec des épreuves sportives très terre-à-terre, très terres jaunes où fleurissent les cent fleurs vénéneuses du chauvinisme et de l’affairisme, ne tient qu’à un fil.

– Un fil suffira, pourvu que ce soit le fil rouge qui traverse le projet, l’action et la perspective d’avenir du Boycott des J.O. Ce dernier, action ponctuelle limitée dans l’espace, le temps, l’esprit, prend place naturellement (c’est-à-dire culturellement) dans le mouvement général de la pensée et de la pratique de Gandhi, telles que caractérisées par la lutte contre les discriminations (Afrique du Sud) et le colonialisme (Inde), la « désobéissance civile » (Thoreau), la « non-violence » (ahimsa), et la « vérité » (satiagraha). Vous allez dire, comme presque tout le monde, que « non-violence » est équivalent de passivité, indifférence, résignation, et même lâcheté. Ecoutez Gandhi : « Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerai violence. » Perspective qu’il amplifie et approfondit en qualifiant la non-violence d’ « amour parfait », la hissant à un niveau extrême d’intensité en affirmant que « l’amour est la force la plus puissante que possède le monde ».

– Amour de dieu, alors, chez Gandhi « athlète religieux » ? On pressent la dérive vers de mouvants et vaseux rivages – même si se profile à l’horizon, nous baignant tous, la « sensation océanique » en laquelle Romain Rolland, qui s’entretint avec Gandhi et lui consacra un passionnant essai, voyait la source du sentiment religieux A ce propos, il serait intéressant de calculer combien d’athlètes feront le signe de la croix, ou tout autre geste religieux, au cours de ces J.O.

Entrer dans l’ère des Grands Boycotts

– Je vous rassure, non pas pour les signes de croix, mais pour dire que Gandhi, même élu gourou pour âmes séduites, ne risque pas de nous entraîner vers un quelconque divin. Si, comme le disait Péguy de Bernard Lazare (tous deux anarchistes), Gandhi se présente à nos yeux « tout ruisselant de la parole de Dieu », cette parole est de texture pleinement humaine ; elle est incorporée dans la prière, le jeûne, le boycott, la chasteté (tant pis !), la vache, la méditation … Les conceptions et pratiques de Gandhi pourraient tenir dans le seul mot de satyagraha, attachement à la vérité. « Le mot satya (vérité) vient de sat, qui signifie être », dit Gandhi dans ses Lettres à l’ashram . Etre étant identifié à dieu, « Sat ou Vérité est peut-être le nom le plus important de Dieu ». Un pas de plus, et voici sa claire proposition, de nature à balayer fanatismes et obscurantismes : « Dire que la Vérité est Dieu est plus juste que de dire que Dieu est Vérité. » Dans une telle perspective, le boycott s’avère être une voie royale d’accès à la vérité – vérité (satya) de l’être (sat) de l’homme, terrestre, concrète, populaire, incorporée, vécue. C’est vers elle, quand il dénonce l’immense mascarade olympique, que cherche à nous acheminer, sentier filiforme ascétique sinuant à travers d’orgueilleuses avenues planétaires chargées d’ors, de pompes et de clameurs, le Manifeste du Boycott des J.O. de Pékin.

– Ne manquerait plus, à votre bondissante analyse, qu’un troisième bond de triple saut ?

– Oui, le plus important, celui qui pourrait figurer et notre présent et notre avenir : le boycott comme pratique vitale, personnelle, universelle et permanente, s’exerçant contre toutes les formes de pouvoir. Au monde contemporain emporté dans une frénésie de production, consommation, exploitation, communication, circulation, il nous appartient d’opposer un « halte-là » (« non, non, je ne veux pas, d’une civilisation comme celle-là », clamait la magnifique chanteuse Colette Magny), de répondre par un « ne…pas », de refuser les « jeux de société » tordus qui assaillent et submergent.

Le boycott est, dans son extrême simplicité, un art difficile, qui fait appel au noyau dur de résistance de la personne et à la qualité humaine des relations avec autrui. Chacun pourrait, pour commencer, à l’image d’un Gandhi observant une journée de jeûne et de silence par semaine, se fixer une journée hebdomadaire de boycott, un « ne … pas » qui prendrait différentes formes : « ne pas manger », « ne pas boire », « ne pas fumer », « ne pas parler », « ne pas prier », « ne pas crier », « ne pas regarder la télé », « ne pas sortir », « ne pas exécuter un ordre », « ne pas donner d’ordres », etc. – apprentissage libre, autonome, raisonné, économe, préparant chacun dès maintenant à entrer dans l’ère des Grands Boycotts – l’autre nom pour Révolution.

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