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avril 8, 2007

Prontera Byldowski

Filed under: Poésie — Roger Dadoun @ 8:34

FRANCO, des Pouilles

Pour Angelo Prontera

1.

Ionienne, et léonine, affûtant sur son pelage fauve

la fureur de l’ivre soleil,

la mer, par trop férue de ses flèches d’argent,

fait la roue, paon, pour,

étincelant éventail d’elles déployé,

nous accueillir.

elles, qui ça, elles ?

les Pouilles les Pouilles les Pouilles

viennent à nous

– et pas nous à elles, ah ça non !

de la glèbe rousse, ô sérénité, s’élancent

les oliviers les oliviers les oliviers

toujours recommencés.

oh, route allumée de fleurs :

notre automobile fait du cent à l’heure

– on les entend presque grincer, en leur matité,

ces arbres noueux

contorsionnés à nous looker débusquer traquer,

clowns baroques grimaçant leurs séductions torses

sur offrande de vastes et ombrageux feuillages.

sur la route ô père gardez-vous à droite

père gardez-vous à gauche, car tentaculaires

et tentateurs sont les oliviers séculaires

qui s’alignent et se relaient en hautaine et ténébreuse escorte.

2.

Or à bon port nous parvenons,

à bon port il y a Franco,

Franco au centre de Lecce,

au centre de Lecce se tient Angelo Prontera,

dit Franco (Franco, parce qu’à bon port?),

attablé au café-oasis qui rivalise nostalgique

avec les ruines frêles de l’amphithéâtre romain

qui garde un oeil complice

sur le convivial office de tourisme.

Piazza sant’oronzo

il y a Angelo Prontera,

il n’y a que lui, accoudé, rodé penseur,

au guéridon,

vite fait il aperçoit, hanneton bleu criard,

le break immatriculé 75 france

avec sa cohue de passagers ,

5 enfants 2 adultes cognant leur nez aux vitres ;

la machine, lasse, tourne pataude autour

de la place pour trouver place.

Angelo Prontera vient de se lever,

danse-t-il ? non il ne danse pas,

il fait simplement un signe de la main.

Angelo Prontera est là en toute vérité,

nous sommes donc à bon port arrivés.

Il fait un signe de la main,

il ne sourit pas.

qu’aurait-t-il besoin de sourire?

la place toute entière, là, il la tient à bout de bras

et elle s’ouvre, béate bouche,

bouche en coeur,

coeur de Lecce

que la claire chemise d’Angelo Prontera

fait rayonner d’un rassurant sourire.

Heureux qui comme nous sept

après un long voyage

au centre de la cité

trouvent une table chaude,

Bar sant’oronzo tavola calda.

nous avons enfin gagné notre ithaque,

nous voici sur la terrasse avec

trois gorgées de café où s’alambique

une Italie baroque,

avec

un verre de coke

que l’été revêt de la buée ad hoc,

tandis que s’étale, ambroisie, l’assortiment

quiches pizzas calzoni

fours aux amandes brioches gelati

dieu, qu’est-ce que demande le voyageur

au terme de tant d’orageuses étapes

sinon un verre d’eau gasata

et une tranche de pain avec

juste par dessus quelques futés trucs?

3.

Or, plus agile qu’aigle implacable,

plus vorace que noir vautour,

la mort frappe Prontera au coeur.

pourquoi, quelle soudaine fureur

vers toi la cible, et triomphe?

verrà la morte e avrà i tuoi occhi

– non, elle n’aura pas tes yeux,

en tes yeux persiste la lumière limpide et sombre

qui vers nous rayonnait en premier et dernier accueil,

lumière dansant dans les salles de cours

et bondissant de livre en livre,

lumière dont frémissaient, en souple et tendre ironie,

les réparties de colloque,

lumière venue de loin, des Ioniens, ô ancêtres combien,

et, pour sûr, du naissant dur savoir qui se rue

hors l’Illumineux dix-huitième siècle

– relayé, ce rayon, de Rousseau en Péguy

et de Leroux en Roggerone,

siècle sur siècle

in saecula saeculorum.

râpeuse insistante était la rocaille de ta voix,

une voix venue de la terre,

de la terre économe et âpre souvent,

comme âpre économe était ta parole,

mesurée, méthodique, ton mot-clé,

parole lente qui puisait aux sources vives,

sinuait en fines ramifications,

savait céder et ne point céder,

courbée obstinée sur sillons et semailles et sèmes.

4.

Ainsi courions-nous, comme pour la dompter,

vers la mer léonine et Ionienne

en une familiale odyssée,

de Morciano à Torre Vado

et de Maglie à Garissano,

et tomates poivrons et figues aubergines

et jus de vigne et d’olive étaient au rendez-vous,

succulents témoins silencieux des longues soirées

où volitions de justice voletaient volages jusqu’aux étoiles,

où sur d’opaques flaches marines

ricochaient les verbes vifs fléchant

maintes cités harmonieuses, châteaux archangéliques,

évangéliques horizons ;

alors rocher sournois, barque rétive, inquiétant oursin,

écume éphémère,

hic et nunc,

nous renommaient le monde.

par delà le monde, et par delà les lointains,

les ailleurs, aujourd’hui,

un regard insiste,

qui nous fixe et nous requiert,

il tourne avec le ciel les étoiles les saisons,

fiché telle une écharde en notre chair mortelle,

irréductible déchirure,

effarante présence

aux côtés désormais de tant d’autres

qu’elle évente, éveille, avive,

spectres sublimes qui n’en finissent pas

de nous crucifier.

5.

Léonine et Ionienne la mer a largué les amarres,

nul promontoire, nulle terrasse ne s’offrent

qui puissent en faire vibrer

l’arc-en-ciel espérance,

à nos lèvres ne fait plus ressac

que l’amère écume.

ah malheur du verbe même

ici inscrit en ricanant sarcasme :

les Pouilles, les Pouilles, oui, oui, elles se dépouillent,

et la mer nous fait la sale gueule ;

que veulent-ils que veulent-ils ces oliviers veuls

qui dressent leurs noirs linceuls,

pour aussitôt s’effacer, honteux fantômes ?

au coeur de la cité dont tu tenais promesse,

seul circule le sang blême de l’absence.

Alors Angelo Prontera, dit Franco,

ti prego, dis :

comment faire, aujourd’hui, pour retrouver

les anges de Lecce?

Roger DADOUN

Roger DADOUN

 

Requiem-Quaddish

pour Michel Bydlowski

c’est à trois heures de l’après-midi

que Michel Bydlowski

oui,

ce fut un samedi, à trois heures de l’après-midi,

que Michel Bydlowski,

c’était au cent seize

avenue du président kennedy

à trois heures de l’après-midi

un samedi

que Michel Bydlowski

– et alors que s’épandait le gris blafard du ciel

cognant de sa lourde poigne d’aveugles rayons

les vitres larges,

ce samedi vingt et un février

en l’an de disgrâce mille neuf cent quatre vingt dix huit,

– et que nonchalamment, chamarrée de mille moires,

la Seine poussait ses noirs chalands

vers une mer d’engloutissement,

– et que, hissés haut, pieux de béton, se dressent

les gratte-ciels de beaugrenelle

grincheux et durs comme de blêmes justices, grillageant

l’horizon, brisant

la grisaille imperturbable, tendus

de froide fureur

face au flux luxurieux du fleuve

ô que ma quille éclate ô que j’aille à la mer

ah chienne de littérature qui ne veut plus me lâcher

– mais eux, est-ce qu’ils me lâchent, eux tous

accrochés à mes mots estimant mes silences

– d’ici bas montent une paix un silence

marouflés sur le velours matriciel du shabbath*,

ce samedi,

trois heures de l’après-midi,

et se glissent en douceur jusqu’au clair bureau soudain déserté

pièce soixante-deux soixante-neuf,

6269 c’est écrit,

sixième étage

de l’obèse galette de radio france

avec vue imprenable sur quai kennedy & pont de grenelle

là où une liberté clonée observe pétrifiée

le départ inlassable des eaux

– voici que s’enlacent, lascive alliance, licencieux embrassement,

le fleuve au mol élan et l’opaque dur du ciel,

de si loin de si près ils me font signe et

d’un long regard complice

m’invitent

à les rejoindre

vite

– mais eux, y’a eux,

qui ne me lâchent pas,

qui ne me lâchent plus,

eux meute verboyant à mes trousses,

eux meute merdoyant sur mes traces,

eux meute à toute porte tournant et battant,

c’est fou comme je les entends,

même ici porte close familière je les entends,

vociférant au long des corridors

tramant de pièce en pièce leur cocon de rumeurs, dérisions, envies,

messes basses où s’enlise et s’exténue mon souffle

qui aujourd’hui s’essaye au désir de mourir :

c’est qu’eux

en meute

veulent

ma peau!

or il se trouve seigneur du temps d’avant que de moi depuis longtemps tu t’es absenté et voici je sens que même l’ombre furtive de ta main ne me retiendra plus et je sais pourtant je crois apercevoir qu’en cette sombre clarté qu’en ce jour tu déploies

– ces ondes, cette vibrante aura –

tu sauras m’accueillir sans exiger de moi

nul mot de passe nul chema*

elle ne me lâche plus

la meute

arrimée à mes mots mes mags mes micros,

à tout ce qui de ma source monte,

et saillent leurs serres, à peine masquées, je les vois, pour lacérer dépecer

en lambeaux emballer ce que je suis ce que je désire être.

– et une autre meute encore par dedans moi rôde

et tournoie et leur fait écho et répons,

crucifixion insane :

cette meute dedans moi

qui tressaille,

cette meute hors de moi

qui assaille,

et toutes deux meutes piaffant, pressant, exigeant leur dû

– quel dû, de quelle dette, moi, serais-je redevable?

vrombissent autour de moi en nuées affairées

maints mines et minois francenculturés,

intelligentsiaques,

intéressants intéressés,

médiatiques professionnels qu’ils se disent

– là où moi je n’aperçois en vérité

que clonages empathiques

(est-ce donc ainsi qu’ils arrivent, viles arriveurs,

à peine arrivant, à l’un à l’autre s’arrimer ? ),

et sourires de commande qui se répondent en des miroirs sans tain,

et obscènes confraternités de chuchotis apartés « sais-tu-que »

pour prononcer que moi je ne suis pas à la hauteur

et qu’il faudra bien

– ah les entendre déplorer mon esclavage à tant d’ingrates tâches –

que l’on m’allège que l’on m’allège

– eh bien donc, ce jour, voici oui que je veux aller m’allégeant m’allégeant

(d’où vient donc seigneur qu’à ces meutes ainsi moi-même j’en suis à faire allégeance et silencieusement hurler avec ?)

– ah dieu, qu’est-ce donc, qu’est-ce donc soudain

qui me force ainsi :

je prends de la hauteur,

je culmine,

j’échappe,

à la meute j’échappe,

à moi-même j’échappe,

je m’espace,

tours altières de beaugrenelle,

piliers d’insolence,

avec vous je rivalise, ô loyales présences,

plus délié qu’un chagal

je te surplombe,

ô immense fleuve d’amère destinée,

à hauteur du monde

je me tiens

j’élis ce moment même ma mort résolutoire

voici le vide qui vous fixe votre mort va servir d’exemple

holà, c’est encore toi, salopante littérature, maîtresse femme,

panoramique pouffiasse, toi aussi lâche-moi donc un peu,

vois je vais à pas lents raisonnés,

j’inscris ma partition réfléchie sur l’horizontale du temps,

car là est ma mesure,

avec les nombres je pactise,

vigilant aux rythmes je demeure,

j’honore le verbe pur en ses ressources dures

– loin très loin de la meute, loin d’eux

stakhanovistes tors de la glotte qui,

– eh quoi, que vois-je ici, halluciné-je –

à leur image,

font hachis de tout discours,

et de toute pensée farcissure,

et de tout style affêterie,

rouleurs maffieux de piètres mécaniques cérébrales

circonvolutives,

pilleurs sans remords ni vergogne,

d’eux ne me parviennent que logorrhée et orgueil et morgue

et vanité des vanités, ô qôhèlet*

– spirilles spirochètes en vorace requête

de reliefs, rognures, sinécures,

roquets hoquetant mus de tétanique fibrillation,

nez humant reluquant, pour offrir véloces luisances,

les pompes les plus promptes pourtant à leur botter les fesses,

mains basses infatigables à gesticuler pour manipulations

sur tous fangeux terrains,

borderlines de l’escroquerie,

acrobates des crocs-en-jambes et ronds d’idem

agiles à courber l’échine aux pieds de toutes les hiérarchies

elles-mêmes pliant genoux devant trônants fessus

La nausée fuir, là-bas fuir

l’irrespirable

– j’ouvre grand le transparent panneau, et je vois,

je ne vois qu’une ligne nette,

il suffit, je vois bien, de tracer une perpendiculaire au fleuve

pour qu’il se fasse styx, il suffit

de retourner le sablier du temps,

de le sabler vertical,

mais vite vite,

pour que se creuse l’abîme d’un temps-chute

qui recueille mon vivre-mourir

– pure question de géométrie dans l’espace, toi,

séance tenante et pari tenu, je t’adopte et te fais mienne, souverainement,

j’imagine, trajectoire à l’élégance léthale et nue,

le tracé du corps d’un point à un autre,

du point d’envol au point de chute,

et rien de plus

– et ne venez point, médicastres infâmes, nous chanter

trucs à trauma ou déprime cyclique ou morbide surmenage,

laissez en paix, imagos ‘raus, père et mère,

et que point ne dévalent,

de vos hauts-de-forme de basse analyse,

loqueteux lapineaux,

mes angoisses foetales

– un samedi de février,

à trois heures de l’après-midi,

quai kennedy, paris seizième,

musardent sous l’humide grisaille les rives du fleuve,

et défilent les véhicules obtus crachotant plein gaz

vers un happy week-end

que désirer d’autre, maintenant,

que de s’effiler soi-même,

imparablement,

en courbe nette et claire

griffant la fine buée qu’exsude un ciel d’hiver

– alors,

pourquoi en faire

toute une affaire,

pourquoi

tant de bruit tant de colère

tant de fureur fourbe,

pour une simple courbe

conclue par une simple tache

– une simple tache de sang

le sang je ne veux pas le voir

une tache de sang

qui va s’épaississant,

inscrivant sur le bitume,

– et qu’y puis-je à cela, moi –

un terrifiant rorschach,

qui s’y penche

lirait,

s’y donnant rancart,

la grasse assemblée de faciès grimaces rictus aux longues dents

où s’avèrent, glauques,

la haine et la honte,

– mais toi mon âme qui t’obstines ici mémoire,

toi qui fais écho au malheur,

vois comme,

à trois heures de l’après-midi,

ce samedi

– maudit maudit soit-il –

quai kennedy,

sur cette plaque de gris macadam à la sale mine grise,

sous le gris soleil qui s’esquive atone,

vois comme

s’étale

s’épanouit

coagule,

au juste misérable point de chute

du sixième étage

tangente à la courbure

un peu pute de l’aveugle monument

où tant d’expectorations crépitent,

le sang de Michel Bydlowski

à hauteur de six étages, le vide

que, te déliant enfin de tout lien, tu défies,

tu le transperces,

toi même transpercé creusé

de palpitations d’ailes, déporté

par une jungle d’images de paroles de chants

déployés en brusque panoramique

– voici que dans l’air stupéfié

résonne mémorable un quaddish*

cantilé telle la mélopée d’une mère effondrée,

tandis que t’escorte le choeur ami des requiems en écho

qui longtemps t’enchantèrent,

tout cela pour toi seul, ici même,

tout cela au plus loin de tous,

mais vois comme ils te font signe,

à l’infini multipliés,

les visages de femme

d’ enfants qui s’étonnent et insistent, formant ocelles

ocelles miroitant à perte de vue,

verrà la morte e avrà i tuoi occhi

abrupt le ciel, roulant autour de toi, sur toi soudain

se rabat,

et soudain les arbres, murmurant ombrageux,

conspirent à dérouler pour toi une véloce haie d’honneur,

et le sol même enfin, frappé d’horreur,

fait rejaillir vers le sixième étage

et plus haut encore

une ligne de sang

qui répercute,

ultime éclat de voix,

fracassant,

des éclats d’os et de sang

– le sang,

à nul autre désormais acquis,

de Michel Bydlowski.

Roger DADOUN,

mai 1999-septembre 2003

* quaddish: prière juive des morts.

shabbath: jour férié dans le rituel juif (samedi).

chema: la prière juive par excellence, quotidienne, et récitée en particulier au moment de la mort.

Qôhèlet : auteur de l’Ecclésiaste, dans l’Ancien Testament (le roi Salomon ?).

(“Paroles de Qôhèlet, fils de David, roi de Jérusalem: Vanité des vanités, disait Qôhèlet, vanité des vanités, tout est vanité!”).

Les expressions et phrases en italiques, intégrées dans le texte, sont, dans l’ordre, des citations de :

Lorca, Rimbaud, Eluard, Sartre, Mallarmé, Artaud, Lorca, Reck-Malleczewen, Pavese.

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