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janvier 9, 2008

beckett: quête à deux becs

Filed under: Uncategorized — Roger Dadoun @ 5:57

Roger Dadoun

BECKETT : QUÊTE À DEUX BECS

M W

Beckett en buste et en lettres

Sous le regard perçant azur de Beckett, serait-il pétrifié, figé dans la pierre, annexé en Mairie du Quatorzième arrondissement de Paris, où il vécut un long temps, regard acéré d’aigle, épervier ou faucon, en ce dimanche anniversaire 11 novembre 2007, nous voici, doublement, parvenus en Fin de partie : épilogue, local, de l’opération d’écriture populaire « La Fureur des mots » – et il y a, dans les mots de Beckett, une terrible, humble et froide et populaire fureur, qui tourneboule et rend maboul – en même temps qu’épilogue, mondial, de deux denses et largement officielles années commémorant le centième anniversaire de la naissance de l’écrivain à Dublin en 1906, au long cours desquelles pratiquement toute l’œuvre fut passée au crible et en revue par des critiques et comédiens très en vue. Et même si, En attendant Godot, puisque tel est à la fois notre misérable go home et notre dot d’espérance, chacun voit midi à sa porte, de préférence la nuit, nous allons tenter ici, in extremis, de dérouler un tout petit bout personnel de Dernière bande.

– Un tout petit bout ?

J’imagine, imagination vive, entendre la voix de Beckett, l’ascétique et râpeux auteur de textes resserrés à l’extrême, jusqu’à l’exténuation, et si souvent ramenés à des borborygmes, à l’image des noms de ses personnages : Hamm, Clov, Nell, Nagg, Didi, Gogo – bégayant [à moins qu’ici ne me revienne brusquement en mémoire cette lointaine rencontre avec Roger Blin, aux alentours de Saint-Sulpice : il venait de terminer de jouer Fin de partie, et continuait de se contorsionner les épaules et la nuque, et parvenait difficilement à articuler une phrase complète), donc, se relayant en bégaiement I beg your pardon -, ce propos de Beckett-Blin à peine audible :

– Un petit bout c’est agréable …

mais c’est encore trop.

– O.K., Sam, deux mots alors ?

– Encore trrop, lâche Beckett, qui rarement lâche sa proie, et qui, mine de rien, avec ses personnages d’enfer, minables de rien du tout, nous mine et nous ruine et nous enferre.

– Alors, deux lettres, deux seulement ?

A Samy sied pareil défi. Du coup j’en rajoute, moi, c’est-à-dire que je diminue la mise, je fais baisser les enchères, bref, je soustrais, je sous-traite, je beckettise : je m’en tiens à deux lettres, certes, mais deux en fait qui n’en font qu’une, si l’on met l’une ou l’autre à l’envers, cul par-dessus tête. Ainsi, médaillant ce buste de Beckett avant même qu’on ne le dévoile et qu’on ne le contemple, cette tête d’aigle, faucon, ou épervier, selon les affinités ornithologiques de chacun, j’accroche deux simples lettres, avec leurs deux courtes pointes centrales qui, encadrées d’ailes, forment becs – becs qui visent et s’enfoncent, l’un vers le haut dans l’irréel, l’ailleurs, le ciel, le vide, l’autre vers le bas dans la réalité, la terre, le là, la crasse, becs qui labourent, lacèrent, creusent la chair mise à nu de l’humanité, tout en croassant, heurtés l’un contre l’autre, un avatar d’espérance.

Ces deux pointes, se pointant au cœur de deux lettres qui n’ont font qu’une, c’est le plus petit dénominateur commun dont on imagine qu’il puisse rendre compte de l’œuvre, de la pensée, et du style de Beckett – tout cela condensé, encapsulé dans ce seul nom propre : Beckett.

Eh quoi, Beckett : quête à deux becs ?

Bien voir (tout comme il faut apprendre et à le bien lire et à le bien entendre, le Beckett) ces deux lettres aux deux becs et aux deux paire d’ailes : bec pointé vers le bas, ailes repliées, c’est le M ; bec pointé vers le haut, ailes déployées, c’est le W, qui n’est qu’un M renversé (ou inversement).

Pourquoi M, pourquoi W ? Tout simplement parce que ces lettres, mises souvent en capitales, dominent dans l’écriture et la graphie de Beckett. M est l’initiale de plusieurs noms : Mercier, Molloy, Malone meurt, Murphy, Mahood, Moran. Elle retentit avec force, double bunker, dans l’innoMMable (nom doublement muré), dans coMMent c’est (question doublement murée). W, consonne plus rare en français qu’en anglais, se hausse de ses trois têtes pour rivaliser avec sa comparse enracinée en terre, en allant puiser dans les racines anglaises : on sait Beckett bilingue. On voit ainsi rappliquer Winnie, Willie, Worms. Le nom Watt, dont on espérait quelque lumière, avec ses deux filamenteux « t » pointés, s’entend « What », soit en français « Quoi », qui aboie dans « Quad », qui a même début que « quatre » et fait l’ouverture de « quadrilatère » – c’est le principe de la courte pièce Quad écrite pour la télévision. Entendre surtout « quadrature », qui appelle irrésistiblement « quadrature du cercle », le schéma le plus dense et le plus éloquent de la condition humaine elle-même, l’homme tournant en rond dans son misérable pré carré, sa cage existentielle aux angles durs qui le balancent tel un ludion aux quatre coins du réel. Le W de « What », en tête de « Quoi », traîne, telles de coassantes (quoi/ssantes, en-quoi-ssantes) casseroles, une kyrielle de grenouillants et questionnants « deubleyou », comme en offre en allitérante synthèse cette cavatine de Kipling [j’imagine Beckett savourant, images et noms, les fabuleuses Histoires comme ça, et je le vois, moi, lui, coupant les ailes à l’oiseuse métaphore de l’oiseau, en Serpent-python-bicolore des rochers accroché au roc de la réalité humaine] :

I keep six honest serving-me

(They taught me all I knew)

Their names are What and Why and When

And How and Where and Who.

Tous ces W – What, Why, When, Where, Who – tous ces aboyants coassants « ouah ouah ouah », qui sont autant de barbelés se tordant en couronnes vers le ciel et fichés en rhizomes dans la pleine terre de la condition humaine, scandent la quête de Beckett, son obsédant questionnement sur ce que nous sommes, à travers bafouilles, embrouilles, brouillages et gesticulations (faut-il dire, très chère, « gestuelle »?) de ses personnages – questions où s’insinue, si l’on regarde à l’envers et en arrière, la toute première profération du son M, première lettre universelle de l’enfant ahanant à bégayer nommer une figure de mère (mm’a).

Ne disposant pas d’un tableau pour exposer les directions et vocations respectives de M et de W, j’utilise trois doigts de la main (les trois du milieu, de préférence). Voici : tendus vers le bas, ils forment, avec leurs trois pointes, le M, lequel plonge, s’enracine en terre : c’est le schéma même de Oh les beaux jours, où l’homme et la femme, creusant insensiblement avec leur corps, finissent par disparaître sous terre. On voit bien là ce que, dans la vie quotidienne, « s’enfoncer » veut dire. Mais on peut toujours ouïr et espérer que ce même M promeuve et annonce un « aime » – du verbe « aimer », fast(e) sauce bonne à tout faire passer, des uns aux autres et des prochains aux lointains, en d’incessants nommables et innombrables discours. Cours toujours, dirait sur le coup Beckett. [Marcel Duchamp, si proche de Beckett à tant d’égards et pour tant d’acuités, intitule son plus grand et dernier tableau : « Tu m’ », New York 1918 – un « m’ » propre à amorcer les plus insolites ou plus communes résonances, de l’universelle injonction « aime » à la non moins universelle déjection suspendue en « m … »].

Tournés tendus cette fois vers le haut, les trois doigts forment un W. Double V, élan vers au moins deux ou trois directions. Avec les amorces interrogatives des mots « What », « Where », « When », etc., la lettre force, harcelante et âpre, au questionnement. Et par sa forme, elle se déploie et s’oriente vers un là-haut, là-bas, au ciel et à la nue [C’est à Beckett, comme à nul autre, que pourrait s’adresser et convenir ce premier vers – qui se suffit à lui-même en son suspens dans le vide – de Mallarmé : « A la nue accablante tu … » – auquel on pourrait joindre cet autre, du « Tombeau d’Edgar Poë » : « Du ciel et de la nue hostiles, ô grief »]. En attendant Godot : c’est, a-t-on dit, appel, attente, d’un « God », anglais pour dieu, dieu figuré aussi bien dionysiaque (Godere, en italien, « jouir », du latin gaudere, d’où sortira « gaudriole ») que messianique (ode éraillée mise en rail – c’est raillerie – pour la venue d’un sauveur). Un peu d’audace ou de pilpoul ferait voir en God un « Dieu d’eau », comme chez les Dogons chers à Griaule, pour étancher l’inextinguible métaphysique concrète soif d’être. Mais de Godot à Dogon, it’s a long way avec ce type de raillerie. Or, étant donné chez l’auteur une sûre obsession de la chaussure, il pourrait ne s’agir que de la rêverie délacée, à la Van Gogh, d’une « Godasse » – pour tenter de partir d’un bon pied (sachant que chez Beckett, c’est le « ça ne marche pas » qui marche le mieux).

Reste que, chacun en attente d’un Godot qui persiste et signe mutique de l’autre côté de la porte ou du miroir [Lewis Carroll, autant que Joyce insufflateur de Beckett ? Maintes raisons y inclinent : et le bégaiement littéral, et le renversement et la valise des mots, et Humpty-Dumpty et l’étrange et évanescent sourire qui flotte], Beckett, lui, est toujours là, réussissant l’exploit de nous faire cheminer entre haies d’M et toilettes de W – c’est distrayant à vif et à nu, avec rire jaune et humour noir, lors même que l’on se trouve cuvant inexorablement sa vie dans les poubelles du réel.

So What, Ben Quoi, dirait Beckett,

y’a qu’à faire rimer « réel »

avec … Well !

ROGER DADOUN

11 novembre 2007

A l’occasion du dévoilement, aletheia, du buste de Beckett

à la Mairie annexe du XIVème arrondissement de Paris

en présence d’un public d’enfants qui attendait … Kipling

[P.S. Si on dispose ces deux lettres l’une sur l’autre, M sur W, on obtient, à condition de choisir un corps de caractère approprié (j’ai utilisé « Agency FB »), une figure composée de deux losanges, dualité dans laquelle est enfermée, incarcérée la condition humaine ; mais on peut aussi imaginer que ces deux losanges figurent, stylisées, des ailes prêtes, attendant un élan nommé Godot, à s’ouvrir, à s’élancer – ailes d’ange, comme le dit un ami de Beckett, André Bernold, en conclusion de son petit livre, L’amitié de Beckett : « Les jours peut-être ne sont plus : mais j’aurais vu les yeux, les mains, les rides d’une messager, oui, j’oserai dire : d’un ange. », éditions Hartmann, p.110). Ange luciférien, faut-il préciser : porteur de lumière, d’une âpre lumière crue éclairant la misère et la mise « à merci » de l’homme.]

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