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avril 26, 2011

Un jardin secret pour l’humanité – à toutes fleurs ouvert

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 7:42

A peine prononcé, le mot « jardin » fleurit sur nos lèvres et en notre âme, propice à voluptueusement se glisser, s’immiscer en nos cœurs en Jardin des délices. C’est griserie. Nous reviennent, portés par les allitérations successives en « s » (z) « d » « r », ces premiers vers du poème de Valéry, La fileuse : « Assise, la fileuse au bleu de la croisée / Où le jardin mélodieux se dodeline ; / Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée. » « Point croisé » fixant une immémoriale rêverie inscrite dans le velours filé d’une matrice où s’entend l’écho de ce méli-mélo-dieu de la geste originaire toujours aussi retentissante en notre imaginaire – il est écrit, dans Genèse, 2,8 : « Yahvé dieu planta un jardin en Eden et y mit l’homme qu’il avait façonné ». Bonheur jardinier du premier homme : Adam y batifole avec Eve, douce compagne, en pleine innocence. Nous y serions encore, en ce jardin d’immortalité, si Yahvé, en sa souveraine perversité, n’avait jugé « bon » d’y « planter » le « mal » : l’arbre de la connaissance où circulent suaves sèves du sexe. Y toucher, c’est tenter le diable, qui aussitôt rapplique, habillé en serpent, qui séduit Eve, désormais fixée en « éternel féminin », qui tombe en transgression. D’un ciel pourtant magnanime, d’un arbre pourtant chargé des fruits sublimes du savoir, tombe la faute, dite péché originel, que nous continuons de payer au prix fort.

Loin d’être un premier acte, inaugural, de notre culture, ce Jardin d’Eden soudain fautif pourrait bien n’être qu’un produit de la mémoire culturelle des auteurs de la Genèse – ce qui éclairerait la dualité de la geste divine mêlant jardin et homme dans une même « plantation », un même « jardinage », et « plantant », en ce dernier, le conflit entre le bon et le mauvais – dans le fruit édénique loge le vers vipérin. Aussi brillants écrivains qu’érudits pédagogues (Tora signifie « enseignement »), les auteurs de la Bible accusaient les hauts ressacs des grandes civilisations mésopotamiennes – sumériennes, babyloniennes, assyriennes et autres : maudissant leurs cultes idolâtres (« serpent », « satan », « Baal »), ils répercutaient, subverties, leurs prestigieuses réalisations, dont les emblématiques « jardins suspendus » de Babylone, amoureusement et luxueusement construits par Nabuchodonosor, qui passaient dans l’antiquité pour la deuxième « merveille du monde. » (De la même manière, le mythe de la Tour de Babel accommodait l’image de puissance monumentale et de volonté humaine qu’exprimaient les ziggourats érigées à Sumer et à Babylone).

En puisant dans le récit biblique et dans une mémorable paranoïa urbanistique, on est appelé à dégager le principe d’un imaginaire anthropologique du jardin, où se combineraient l’édénique, le « paradis perdu », et le satanique, le mal perdurable, pris dans la dualité nature-culture en sa double ambivalence : la culture en tant que créatrice (inventions civilisatrices, outils, écritures, cités et monuments) relève du « bon » – mais du « mauvais » en tant qu’associée à l’expulsion hors du « paradis terrestre» (premier vers de l’immense Eve de Péguy : « O Mère ensevelie hors du premier jardin ») et du coup les jardins merveilleux renvoient à l’être maléfique de Babylone « la grande prostituée » ; parallèlement, la nature, création de Dieu (« bon, il a fait tout bon », écrit Montaigne), est règne du « bon », ensemble matrice et nourrice, mais elle est aussi recel et menace du « mauvais » puisque contestant ou ruinant la prééminence de l’Unique par ses idoles « naturalistes » à dominante sexuelle (organiques protubérances des vénus préhistoriques, totémismes et cultes du végétal et de l’animal). Dans le roman de Zola, La Faute de l’abbé Mouret, c’est dans le jardin du Paradou que le prêtre « connaît » l’amour avec Albine la « sauvageonne » – mais, précise Zola relayant la primordiale figure génésique , « c’était le jardin qui avait voulu la faute » (Eros) – et qui va égarer et perdre la jeune femme: « elle se coucha … sur la floraison des jacinthes et des tubéreuses » – pour mourir (Thanatos)  « dans le hoquet suprême des fleurs ».

Dans son triptyque le Jardin de délices, Jérôme Bosch a exploré spendidement les deux faces de la Création, avec passage de l’Eden à l’Enfer. Cette dynamique du vivant, que la puissance de l’art pousse au fantastique, est, de par sa fabuleuse population de personnages et d’objets, avant tout dynamique de l’humain (inspirée, selon Fraenger, par la vision libertaire de la secte du Libre-Esprit) : elle trouve sa fascinante projection dans le jardin. Cela admis, on peut hasarder cette formule sommaire mais éloquente : le jardin est un humanisme – ou, plus encore, à considérer l’enracinement universel du jardin dans le temps et l’espace, dans l’âme et le travail : le jardin est l’homme même. Il éclot, dans l’imaginaire de l’humanité, comme révélation et commémoration d’une étape cruciale de la relation de l’homme avec la nature, marquée par un traumatisme de rupture, de « dé-naturation ». Il fonctionne, pour une humanité nostalgique des origines et de « mère nature », à la semblance de l’objet transitionnel que le psychanalyste Winnicott décrit chez l’enfant : bout de chiffon, « dodo » ou « doudou » auquel l’enfant s’attache et s’agrippe comme à un substitut maternel sécurisant, rite de passage entre perte et réparation.

Pourrait-on, ouvrant à fond l’arc-en-ciel jardin, parler de figures jardinales meublant, manifestes ou secrètes, notre imaginaire ? Voici l’homme : l’âme serait enracinement dans les gisements profonds de l’être du monde, arborescence de seins nourriciers couvrant la terre féconde, floraison sensuelle offrant baisers de couleurs parfums semences à la face du ciel – et perpétuelle « fanaison ». Ce romantisme d’un « jardin secret » de l’humanité, ouvert à toutes fleurs, sera-t-il assez généreux pour contempler avec tendresse quelque vulgaire plante égarée en un recoin de l’humble logis afin que, pour le dire avec George Orwell, « vive l’aspidistra » ?

Roger Dadoun

Références

La Genèse, in la bible, Osty, Seuil, 1973. Wilhelm Fraenger, Le Royaume millénaire de Jérôme Bosch, Denoël, 1966. G. Contenau, La civilisation d’Assur et de Babylone, Payot, 1951. Emile Zola, La Faute de l’abbé Mouret, folio, 2006. George Orwell, Et vive l’aspidistra ! Ivrea, 1982.

Pour illustration de la figure jardinale des « jardins suspendus », on se reportera, entre autres, au film de Fritz Lang, Metropolis (1927), qui s’ouvre avec la séquence du jardin paradisiaque situé au sommet du gratte-ciel où règne le patron Fredersen, ainsi qu’aux romans de Rex Stout mettant en scène le détective privé obèse Nero Wolfe : il cultive au sommet de sa maison des orchidées, dont la contemplation rituelle quotidienne n’est pas sans contribuer à sa brillante résolution des énigmes en cours (L’Homme aux orchidées, La cassette rouge, Le secret de la bande élastique, etc.)

Cf. Roger Dadoun, « Metropolis : Ville mère – « Mittler » – Hitler », in Revue française de psychanalyse, n°1, janvier 1974. “Nero Wolfe: art zen dans le polar”, in Les Temps Modernes, n°510, janv.1989, p.158-168.
Publié in Jardins, la nature dans nos espaces de vie, LE MOOK, éd. Autrement,  janvier 2011.


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