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avril 26, 2011

Homo fellator

Filed under: Société,Uncategorized — Roger Dadoun @ 7:37

vers une anthropologie mineure,

humaniste et libertaire, de la fellation

SI TU T’IMAGINES…

Roger Dadoun

Une image publicitaire, pour la juste et tant vitale cause anti-tabac (DNF : « Droits des non-fumeurs » : droit de ne pas subir le fléau politico-tabagique), montre deux adolescents, un garçon une fille, agenouillés, cigarette au bec, au contact d’une braguette adulte. De l’addiction au tabac à la suggestion d’une fellation, la pub choc ne glisse guère plus, lapsus délibéré, que le doigté d’une « sèche » – mais pour quel contact ! Tout cela, en bon onirisme de pub putassière, est bourré de symboles, vagissant à partir autant d’une pulsion de mort gavée de terreur tabagique que d’une pulsion sexuelle revendiquant, contre un Magritte surréaliste, que ce que l’on voit sur l’image est bien « une pipe » – soit, horresco referens, une fellation : acte de sucer le sexe partenaire (homme ou femme). Une secrétaire à la Famille, in nomine patris et filii, s’en indigne, et enfourche les ailes angéliques de l’étalon Pégase-des-sondages. Mais l’émoi, comme de coutume, allant s’effilochant, la chose rentre dans le frétillant désordre ambiant. Or l’air de la « fellation », comme nous l’a si bien enseigné notre grand fellow Beaumarchais, ne veut pas lâcher le morceau, et il tinte toujours à notre oreille sous la forme d’un vaudevillesque lapsus linguae (c’est par pudeur, on l’aura compris, que je recours au latin, dès lors que je renvoie abruptement aux « parties honteuses », en latin pudenda – d’où ne subsistera, in fine, que maigre filet) : une ancienne garde des sceaux voulant faire signe vers l’« inflation », sa langue fourche, et articule « fellation », laquelle, quoique jugée « quasi nulle », ne s’en gonfle pas moins, ainsi éruptive, en inflation de sourires entendus finauds et d’égrillards clins d’œil aux moustaches gauloises. On se « fellicite » en chœur, on remet ça – le tout finissant par retomber en aphanisis (extinction du désir).

Le travail de la langue

Faut-il, par lassitude, se contenter du charivari rigolard, et planter là l’universelle fellation montrée honteuse, salopée cloppée par la pub et glaviotée en mérycisme, et la laisser sombrer toute honte bue et rictus scellés dans les franfreluches et nunucheries médiatiques, qui s’en gaussèrent et s’en firent gorge chaude, abîmant toute chose, et singulièrement la sexuelle, en « gaudriole » – bien loin, ô hilaro-fascisme, de l’étymologie latine  gaudere, qui veut dire « jouir », « se réjouir » ? D’un tel « réjouir », justement, les deux ringards couics récents, jouant les crécelles, nous offrent une occasion exceptionnelle de ne pas nous contenter de mollement surfer sur l’expression même de lapsus linguae : dérapage, faux pas ou dérive de langue (« acte manqué » du langage, de la parole, du fameux logos, comme le décrit l’analyse freudienne du witz). Prenant au vol le terme ainsi enlaidi de « fellation », il faut nous risquer à engager au moins une esquisse de perspective, et voir ce qu’il en est, avec toute sa puissance analytique (« travail du rêve », « travail du deuil », « travail de l’après-coup », etc.), du travail de la langue (« travaillée ici en profondeur dans son économie et dans sa science propre », comme dirait Dubourg) – travail libidinal qui pourrait bien constituer la plus adéquate et rigoureuse définition que l’on puisse donner de la fellation, signalée en tant que donnée anthropologique, au triple plan de l’acte, de la puissance (potentiel), ou du symbole. Et ça tombe bien, tout cela, à l’orée de cet an 2011 (e viva il socialismo viva la libertà, comme dit le chant italien à la gloire de Giordano Bruno – vive ce double Un-là, ce 1&1, dont la prestance érectile est promesse d’hardies co-itérations), bon an neuf, comme cela s’entend ad nauseam, que tous les pouvoirs actuels et prochains, au bord de la débâcle dans l’immonde et l’immondice, mettront à profit (le Profit-Roi ! étron partout trônant – voyez-y-le comme le nez au milieu d’une fellation) pour salement redoubler de neuve férocité sado-maso, onanique et castratrice, portée par les plus glaireuses logorrhées.

Langue de chair contre langue de bois

Prise à son niveau le plus élémentaire, la fellation, qu’encadre un cercle d’agiles parenthèses labiales, désigne la pratique sexuelle musculaire d’une langue musculeuse, musculatoire, proprement musclée (entendre ce recel « musclé » comme étant l’exact contraire, l’antagoniste même, des opérations politiciennes et policières, militaires et militantes, qualifiées martialement de « musclées », qui ne sont qu’agressions et exhibitions de violence, viol des « valeurs de la République » – et de l’être même de l’humanité). Agent central et hyperactif de la fellation, la langue – il importe au plus haut point de le rappeler – est un organe aussi ordinairement banal que fabuleusement extraordinaire (« le muscle le plus puissant du corps humain», a-t-on dit), aux fonctions, compétences et performances multiples, incomparables et mémorables : Tétée Déglutition Gustation Mastication Phonation, Expression, Respiration, Croissance, etc. Retenons cette cruciale information : « L’os hyoïde sur lequel la langue s’insère est un centre névralgique connecté à la totalité des chaînes musculaires du corps. La position de la langue influence directement le tonus postural et la position du diaphragme. » – et faisons ravissement de son rythme palpitant : les contacts avec le palais sont au nombre de 1500 à 2000 fois par jour. Incontestablement centrale est la position de la langue dans l’économie bio-psychique générale, et fondamental, toutes dimensions mobilisées, son rôle dans l’économie libidinale de la structure humaine, de la naissance à la mort.

Il n’est nul art d’aimer ou de kamasutra qui n’offre, dans ses panoplies plus ou moins savantes ou capricantes, quelques notables et gracieuses figures de fellation (terme qui inclut ici le cunninlingus). Mais tout individu est en mesure de constituer un vade mecum à sa convenance, selon ses dispositions et dispositifs organiques, sexuels, sociaux, culturels, idéologiques et autres – pour peu qu’il consente à vraiment donner de la langue, à faire don amoureux de langue, à reconnaître à la langue sa juste et légitime compétence érotique. Compte tenu du contexte actuel exacerbé de mépris et d’occultation dans lequel s’inscrit la fellation, il nous a paru plus approprié de suggérer la perspective d’une anthropologie mineure (« mineure » : au sens où Deleuze parle d’une « littérature mineure » telle que représentée par Kafka – ce qui n’est pas peu), humaniste et libertaire, de la fellation – la majeure étant réservée, de plein droit et longue date, à la langue comme organe à la fois de nurture et de culture, gravitant autour de l’homme comme « parlêtre » (un mot qui « cause » plus que de raison) et comme consommateur du monde (avec sa frénésie d’ingestion et son pantagruélisme d’enfer). Et comme le mot lui-même, on vient de le voir, continue d’être répudié ou discrédité par le concert des âmes graves et des frivoles commères médiatiques, agissant toutes sous le signe, bruyamment revendiqué, des « valeurs de la République », leitmotiv de la déferlante et décervelante langue de bois, frottons-la donc, cette « honteuse » fellation, à ces honorables « valeurs » : langue de chair contre langue de bois ! Ces « valeurs » – poussée d’éléphantiasis, on le sait assez – ont nom, dans un tiercé qui fait clameur et profession de foi, « liberté, égalité, fraternité » : eh bien, tentons le coup, voyons ici si, à s’y frotter, la fellation fera feu et flamme de tout bois !

Vertus républicaines

Liberté : la langue musclée donne de la liberté l’expression charnelle la plus caractéristique, tout en demeurant sur le registre de la nécessité, déjà, et puissamment, au plan de la parole, et non moins puissamment, au plan de la manducation. Mais elle l’est encore plus au plan de la fellation, car elle n’est plus soumise aux impératifs du parler et du consommer. Qu’il s’agisse de fellatio stricto sensu (le sexe de l’homme pris en langue) ou de cunninlingus (le sexe de la femme – clitoris, lèves externes et lèvres internes – pris en langue, con-en-langue), la fellation s’apparente à un surplus, une prime de culture érotique, en même temps qu’elle perpétue l’expérience biologique primordiale de la succion natale, anténatale, postnatale, et possiblement l’écho d’un usage originaire de la langue apparenté à certains comportements animaux vitaux. Si la langue reste à l’évidence polarisée sur les organes sexuels, elle n’en tient pas moins le corps entier sous sa coupe, elle peut le parcourir en tous sens et élire ses propres foyers (fétichismes du pied, du sein, du poil, de l’oreille, de la peau, etc.) ; elle laisse disponible le corps du partenaire qui, échappant aux astreintes de l’étreinte sexuelle, des membres, du face-à-face, peut, si l’on peut dire, vaquer en légitime et intime liberté aux mouvements (membres, doigts, voix, images) qui adviennent en lui ou qu’il recherche.

Egalité : pour peu, ce qui est loin d’aller de soi, qu’il y ait accord, loyauté et partage dans l’exécution d’actes sexuels identiques, accomplis comme en miroir, c’est peut-être sur le terrain de l’égalité que l’apport humain de la fellation – à vocation humaniste et libertaire, redisons-le, car fonctionnant comme construction érotique de soi-avec-l’autre – est le plus remarquable. Les postures de domination, à moins d’être imposées par la violence et la vénalité, apparaissent déplacées. Il y a volontarisme, négociation tacite ou élaborée et parallélisme entre les partenaires, singulièrement lorsque ces derniers s’adonnent, corps contre corps, allongés, en superposition, en parallèle ou à genoux ou autres postures, à un acte de succion fellation-cunninlingus assumés en commun. Ce sont les agencements corporels de la fellation qui semblent appeler, par eux-mêmes, un sentiment d’égalité. Nous avions évoqué, dans une précédente chronique, l’image d’un homo coïtus, d’une fraternité humaine fondée sur les marches, nomadismes et migrations en commun. On pourrait suggérer, sous réserve d’arguments, une figure d’homo fellator, fondée sur l’exercice érotique de la langue – dont le baiser est le plus commun dénominateur, et dont le cinéma, entre autres, a fait son cheval de bataille (exemplairement avec le long baiser Cary Grant-Ingrid Bergman dans Les Enchaînés Notorious – d’Hitchcock) ; il trouverait sa pleine expression dans le système fellation où se combinent, en proportions variables, acte, fantasme et symbole. Le sentiment d’égalité impliquant don et échange, on imagine aisément que, s’il vient à faillir sous l’effet des exorbitantes pressions sociales, le mouvement d’accomplissement orgastique subirait une plus ou moins grave défaillance.

Fraternité : on voit mal, au premier abord, comment le système fellation pourrait escalader cette troisième et plus haute marche du podium des vertus « républicaines », la tante vantée et misérablement filiforme fraternité. Les pratiques, usuraires et abusives, du mot « fraternité », à la frémissante résonance, donnent le frisson. A peine vient à nous l’appellation « frères » (« partis-frères » du stalinisme, « fraternités » étudiantes fascistes, « grands frères », et partout ordres, associations, communautés politiques, religieuses ou idéologiques où l’on s’interpelle « frères » avec main sur cœur et trémolos en voix.) – on peut être sûr que ne tarderont pas à jaillir couteaux, revolvers, kalachnikov et bombes pour fraternellement s’entre-massacrer. Mais c’est peut-être cela, précisément, qui pourrait inciter à attribuer à la fellation une place singulière, inattendue, impensable, dans une anthropologie qui aborderait sur le mode mineur (registre « vie privée », et non comme structure élémentaire de la parenté) le sentiment de fraternité : ce serait langue charnelle contre langue balistique !

« Expérience sexuelle avec variations »

Une élémentaire démonstration exigerait, au moins, le recours à diverses mythologies montrant la liaison étroite, dite « incestueuse », entre fraternité et sexualité (Isis et Osiris), et aux témoignages et cas d’espèce qu’une anthropologie psychanalytique d’inspiration reichienne serait en mesure de distinguer. Mais c’est à la seule littérature qu’il nous faut pour le moment nous adresser, pour lui emprunter un appui princeps – et très précisément à L’homme sans qualités de Robert Musil. La relation entre le héros ou non-héros Ulrich (l’homme « sans ») et sa sœur Agathe tient un rôle à la fois distancié et central dans l’ample peinture d’époque que propose l’écrivain autrichien dans son magistral ouvrage. Ulrich et Agathe se retrouvent après de longues années de séparation ; ils apprennent à se (re)connaître, s’apprécier, s’aimer, se désirer. Une « Ancienne ébauche », texte intitulé « Le voyage au paradis », montre le couple vivant quelques journées d’ardente passion amoureuse dans une petite station d’Italie, « au bord de la mer thyrrhénienne ». Entre mer, soleil, nuit et rochers, ils explorent toutes les jubilances de la sexualité : « Ils parcourent, écrit Musil, la gamme de l’expérience sexuelle avec variations ». Laissant le lecteur libre d’imaginer les dites « variations » (où se verrait assignée, par exemple, ad libitum, la fellation), il en vient à exalter ces moments, ces « stations » (au sens du mystique soufi Niffari, Xème siècle) de plénitude : « Et après coup c’était dans chaque détail un bonheur de conspiration », « l’épuisement de la jouissance excessive dans le corps, la moelle vidée », « Alors, pour les corps, le miracle se produisit. Soudain Ulrich fut en Agathe ou Agathe en lui. » Mais l’intensité de l’union est telle qu’elle porte au-delà d’elle-même, au-delà de la « sœur jumelle », de l’unité duelle, de la « mystérieuse sympathie », de l’interpénétration des irréductibles différences. Temps et espace s’ouvrent à leur « âme…démesurément tendue » : « Ulrich et Agathe étaient debout devant le calme de la mer et du ciel comme ils l’eussent été des centaines de milliers d’années auparavant » ; « ils avaient sombré dans ce feu envahissant, omniprésent ; ils étaient à flotter dedans comme dans un océan de plaisir, à y voler comme dans un firmament de délices. » A ce point d’acmé, le désir explose pour, par delà et le un et le deux, devenir « encore douze, mille, un grand nombre d’êtres » (on pense aux paroles de Schiller, mises en musique par Beethoven dans l’Ode à la Joie : « Seid umschlungen, Millionen ! Diesen Kuss der ganzen Welt ! ». « Etreignez-vous, millions d’être ! Ce baiser au monde entier ! » – que cite Romain Rolland, théoricien de la « sensation océanique », dans l’introduction de son roman fleuve Jean-Christophe.)

A partir de quoi il apparaît aux amants que « le monde contient autant de volupté que d’étrangeté, (…) autant de tendresse que d’activité, il est plutôt une ivresse sanguinaire, un orgasme de bataille… ». « Ulrich et Agathe, au fond, c’est un essai d’anarchisme dans l’amour », écrira plus tard Musil dans « Feuille d’études : Guerre et morale ». En nos temps d’infamie que ravagent guerres ouvertes et que pétrifient morales closes, pareil propos vaudrait feuille de route, et l’anarchisme élevé à la puissance orgastique.

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