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février 6, 2011

Marielle Giraud : EROS dans tous ses éclats

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 9:56

A propos du dernier livre de Roger Dadoun

« Libido et érotisme, c’est cul et chemise », énonce doctement Roger Dadoun en ouverture à son dernier ouvrage, « L’érotisme – De l’obscène au sublime », publié dans la collection « Quadrige » des Presses Universitaires de France. Nous voilà avertis : cet érotisme, plongeant ses racines au plus profond de nos pulsions et de notre énergie libidinale, va nous confronter aux « troublantes opacités de l’être humain ».

Réhabiliter l’érotisme
Une première partie de l’ouvrage parcourt à grands pas l’étendue quasi infinie du champ de l’érotisme, au fil d’une architecture à quatre piliers – Corps, Organes, Libido, Désir – dont le classicisme sans défaut contraste avec l’incroyable foisonnement de son contenu. De la « boîte de Pandore d’Eros » surgissent Vénus préhistoriques, ménades et Minotaure, le Malpunga des Aborigènes australiens et le Gilgamesh de Sumer, et une flamboyante galerie choisie de peintures, photos, films, écrits, poésies – Bosch, Ingres, Picasso, Bonnard, Schiele, Klimt, Bellmer, Duchamp (comment oublier sa Mariée mise à nu !), Louise Labé, l’Arétin, Fourier, pour ne citer qu’eux. « Tout ce qui dans les corps et les âmes de tous fermente comme sensations, perceptions, représentations, imaginations, fantasmes, hallucinations, désirs, délires, folies… » défile sous nos yeux fascinés en un kaléidoscope endiablé.
On a connu Roger Dadoun lançant l’anathème, fulminant contre les dérives de notre sexyvilisation*. On lui découvre ici, au chevet de l’érotisme, une plume quasi délicate, le soin d’un accoucheur attentif à évaluer la beauté, les particularités et la part d’inconnu de l’enfant qu’il attire au monde. Et quels enfants étranges n’extirpe-t-il pas de l’incroyable biodiversité érotique ici recensée ! Avec quelle émotion frémissante nous présente-t-il un objet aussi étonnant que le Reichstag de Berlin* drapé sous 100 000 m2 de toile palpitante, dressé comme un Nu immense, symbole voluptueux d’une possible « solidarité entre démocratie et érotisme » !
Pour traiter de l’érotisme, Roger Dadoun n’a que faire de définitions oiseuses ou de débats d’experts. D’abord il montre. Même réduite à une fine sélection, l’étonnante variété des figures érotiques prouve par l’évidence la puissance de cette sourde pulsation humaine branchée sur la sexualité, la libido et le désir. Ensuite, il recadre cet érotisme dans un champ conceptuel freudien dont il devient hardi, de nos jours, de brandir l’étendard, champ balisé de surcroît par l’économie sexuelle de Wilhelm Reich, le désir selon Deleuze-Guattari, « espace et voie d’une libération » , et l’aphanisis de Jones, peur ultime de la disparition du désir … Enfin, Roger Dadoun nous convie à une réhabilitation de l’érotisme, arraché aux profondeurs de son sulfureux logis, offert en pleine lumière à nos yeux lavés de jugements hâtifs, de réticences floues ou de fascinations irrépressibles, création de l’homme tel qu’il est, dans sa quête de vie, affronté à la société et à l’univers . Face à la répression totalitaire dont Orwell (« 1984 ») formula le slogan : « L’instinct sexuel sera extirpé… Nous abolirons l’orgasme ! », voilà l’érotisme, au statut politiquement douteux, promu terrain de lutte alternatif.
« Conservatoire du refoulé, l’érotisme recueille, préserve et rafraîchit le prodigieux stock d’images, fantasmes, figures et textes composant l’univers de la sexualité, qu’il met à la disposition du sujet désirant, désireux de secouer les carcans normatifs et récuser les pouvoirs politiques et idéologiques qui exploitent et rentabilisent la « force de travail » sexuelle de l’individu. » A nous de trouver, dans pareil « prodigieux stock », les outils de notre quête de désir ou de rébellion !

Transfigurer l’érotisme
Débordant dans une ample deuxième partie son originel Que sais-je, Roger Dadoun fait plus que réhabiliter l’érotisme ; il le transfigure.
Les lecteurs ayant malencontreusement négligé la lecture des imprécations juridico-religieuses de l’illustre Révérend Père Sinistrati envers l’analité satanique (Cf. le « De Sodomia », traité du RP Sinistrati d’Ameno, introduit par Roger Dadoun in « Utopies sodomitiques. Diagonales de l’anal », éd. Manucius, 2007) se délecteront de trouver savamment développé ici le thème de la sexualité anale, de l’ « Anus solaire » de Bataille à l’analyse du sadisme en lien avec les structures du fascisme.
Mais il nous reste à explorer, « de l’obscène au sublime », d’autres domaines aussi éloignés que déconcertants.
De l’obscène, qui « met sur scène » ce que le puritanisme bannit, les formes fluctuent au fil des interdits. Des gravures d’époque de Sade, des « petites filles modèles » de Pierre Louÿs ou des « classiques » érotiques d’Apollinaire – d’apparence quelque peu surannée à l’heure où « Les Onze Mille Verges » de notre grand poète national sont officiellement qualifiés d’élément fondateur du patrimoine littéraire européen (décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg, saisie en 2010 par l’éditeur turc de l’œuvre menacé d’interdiction) ( !) , Roger Dadoun décrypte les schémas : mise en scène d’un Théâtre de la Cruauté, mise à nu des corps et des réalités sociales, structuration libidinale des relations de groupe, y compris de nos grands « corps constitués », dont « l’alliance : Eglise et Armée, Amour et Mort, constamment avérée et constatée, pourrait être tenue comme l’obscénité suprême »…
Au fil des siècles, et en dépit de la monotonie répétitive de ses composants (comment varier à l’infini représentations d’organes et de pratiques sexuelles ?), l’obscène se renouvelle avec vitalité. Mangas japonais porno, machistes et violents, bien éloignés de la culture érotique raffinée de l’ancien Japon, BD « clandestines » de Bob Adelman où les copulations de Tarzan, Mickey et autres héros de BD font suite à celles des grandes stars d’Hollywood ou des « stars au sexe d’argile » du monde politique – Hitler, Gandhi, Staline… Mais l’omniprésence contemporaine du sexe ne signifie-t-elle pas la décadence de l’obscène, privé désormais de l’ample manteau sous lequel il cachait ses frasques ? Roger Dadoun décèle plutôt un débordement de l’obscène hors de son domaine originel, envahissant sournoisement de sa fange pornographique la scène entière de nos productions privées ou publiques, discours et actes politiques, économiques, religieux ou médiatiques. A cette vision d’un obscène tous azimuts, nous opposons toutefois nos réticences. Car nous avons besoin de discernement pour cibler notre indignation et nos luttes. Dénoncer une pornographie socio-politique généralisée, à la façon du Péguy de 1909 mêlant indistinctement « la pornographie de la plèbe » à la « pornographie mondaine » et à la corruption politique, engendre trop souvent ce dégoût désenchanté des autres et de l’engagement qui a déjà conduit on ne sait trop où, parfois même – rappelons-nous ce même Péguy préparant ses chaussettes de laine de futur soldat – à prôner une bonne guerre virilisante et régénératrice.

Corps-matrice et nuit fœtale
L’envol de l’obscène vers le sublime nous entraîne vers des lieux infiniment plus séduisants. La relecture de Saint-Jean de la Croix, comme celle du Cantique des Cantiques, dans ses meilleures traductions , nous ouvre les portes d’un Jardin des délices fleurant bon le miel, les épices et le vin, dans une ambiance torride d’amour charnel et passionné. D’Imroul’qaïs, poète arabe du VIIème siècle superbement traduit par Armand Robin, à Omar Khayyam, dont les « Rubbayat » chantent, dans l’Iran du XIème siècle, toutes les ivresses, des rituels tantriques aux célébrations surréalistes de la Femme, nous nous élevons de marche en marche, solidement tenus en main par un Roger Dadoun infatigable, jusqu’à la cime suprême : l’ « Amour absolu » d’ Alfred Jarry nous révélant l’ultime Vérité de « Dieu » et de l’Homme, synthèse de la création de l’un et du désir de l’autre. Dans cette vision d’un érotisme proposant à l’individu de « travailler à la création de son propre désir, en offrant à ce dernier, en une création continue, une révolution permanente, toutes les nourritures possibles, de l’obscène au sublime », on reconnaît la sœur jumelle de la « dynamique de liberté qui déjoue les dominations » de Fernand Pelloutier : « être l’amant passionné de la culture de soi-même »… N’est-ce pas elle, d’ailleurs, qu’on retrouve à l’œuvre dans « Eros Zéro », lettre (érotique ?) rédigée par Roger Dadoun à une lectrice imaginaire ? L’Eros, lui confie-t-il, « cela ne s’éduque pas, cela se libère et cela s’apprend ». Apprendre quoi ? « Ce qu’est le corps en ses parties et fonctions les plus délicates et les plus problématiques ; ce qu’est l’âme, raisons et pulsions, conscient et inconscient ; ce qu’est la société en ses articulations et engrenages les plus secrets, contraignants et déterminants ; ce qu’est le monde, en son accablante nécessité, ses frappes mortelles et ses enchantements ». Cet enseignement, quelle Université populaire de l’érotisme le proposera !
Deux autres évocations de l’érotisme nous entraînent au plus profond de nous-mêmes : celle de nos quotidiennes nuits matricielles , de ce repli que nous opérons sur notre corps-matrice, par le sommeil et par le rêve, nous ressourçant à l’Eros onirique : « rêver, c’est jouir », dans la volupté ou dans l’angoisse ; et celle de la Nuit matriciante, la nuit du fœtus dans la matrice, animé par une pulsion de vie dont l’inévitable composante érotique, axée sur l’alliance de la mère et du foetus au cours de sa maturation, échange, don, « attendrissement » réciproque, se décline sur le mode de la Tendresse. C’est cette Tendresse, déposée au fin fond de son être, dont l’individu usera dans ses plus belles créations et récréations érotiques.
Et c’est cette même Tendresse, décuplée par l’urgence d’un Amour Passion, d’un Amour insatiable que la maladie inscrit désormais dans la durée, qui emplit le poignant poème « Cancéreuse/Amoureuse » clôturant ce livre : « je me fais enceint de toi /tu redeviens l’enfant de mon désir… » : éternité d’Eros par delà nos éphémères enveloppes corporelles, défiant l’indissociable lien d’Eros et de Thanatos.
Ce texte dense est éclairé par un ensemble de dessins à l’encre noire de David Dadoun, dont la plume poursuit d’un trait sans fin l’enchevêtrement de corps enlacés ou les contours d’organes aux courbes délicatement épurées, incitant le lecteur, à la poursuite de ce trait ininterrompu, à en caresser du regard les formes d’un érotisme limpide.

P.S. Avis aux amateurs d’érotisme ! Le Musée de l’Erotisme, 72 bd de Clichy, expose jusqu’au 28 avril 2011 les malicieuses et oniriques peintures de la grande illustratrice Nicole Claveloux issues de son dernier ouvrage, Contes de la Fève et du Gland (éd. Folies d’encre, textes de Charles Poucet).

*Roger Dadoun (Dir.), Sexyvilisation, Figures sexuelles du temps présent, Ed. Punctum, 2007. (Note de l’auteur : Les éditions Punctum étant sous administration judiciaire, tous les ouvrages demeurent bloqués chez des stockeurs, qui refusent de les vendre aux auteurs.)
*Exposition Christo et Jeanne-Claude, 1995.

M. G.
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Roger Dadoun, L’érotisme. De l’obscène au sublime, Presses Universitaires de France, collection Quadrige , 2010, 240 p., illustré, 12 euros.

Le Monde libertaire, n°1620, du 27 janvier au 2 février 2011 « Dadounisation de l’éros ».

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