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février 3, 2011

CHILI CON CARNE (Fric, Fantasme et Fascisme)

Filed under: Société — Roger Dadoun @ 12:28

De ce que je passe, haut le numéro, du pop corn au chili con carne, on va croire que le culinaire – qui fait fureur aujourd’hui, se prête à toutes extases et goûts (entendez en télé le gourmand « mmm » se ruminer, et en hymne se murmurer), et s’exerce en toutes sortes d’offices et d’officines, émissions et magazines, plusieurs centaines d’euros alignés recto – que le culinaire, donc, serait devenu ma tasse de thé. Allons, tout au plus nous mettrons-nous à l’hamburger mcdo ou au tapa furtif. Car on a bien vu, avec ce « Mort au Freud ! – le machin à Michel O. et le penser pop corn » du précédent Cult&Soc, qu’il s’agissait, « en fait », faisant griller notre maïs non-ogm, d’un approfondissement hautement philosophique d’une psychanalyse à peine modifiée. On comprendra donc que, laissant aux chefs texans ou mexicains et aux chili queens les exactes congruences viandes-épices-piments, le chili con carne que je sers sur le plateau de la présente chronique s’avance en prolégomène à une méditation sévère sur les métamorphoses politico-médiatiques d’événements marqués au sceau des communautés fraternelles (solidarity for ever, dit le chant des syndicats américains), des compassions humanitaires (téléthon et pièces jaunes) et de l’œcuménique « lait de la tendresse humaine ». Le culinaire chili, qui n’a rien de commun avec le pays homonyme, cède ici la place, ô misère, au Chili politique d’hier et d’aujourd’hui ; et quant au con carne, il désigne une manière de traiter la « chair pantelante de l’humanité » (Péguy), de trafiquer le corps humain tel que le conçoivent, nourris de fantasmes sadiques et de désir de mort, ceux qui ne l’imaginent pas autrement qu’en « carne » – cadavres et putréfaction.

Mon chili con carne ne se consomme pas – il vise plutôt à donner la nausée, à faire vomir. Double vomir, antagoniste. Et d’un : Que la terre, oui, vomisse les humains qu’elle enferme en son sein ou en ses noires viscères (le corps de la terre est un corps à la Hans Bellmer : les organes se placent comme ils peuvent et comme en décidera la mythologie fantasmatique humaine), pour les engloutir ad aeternam. Il est vrai, dira-t-on, que c’est les hommes qui ont commencé, ont éventré leur terre-mère, la nourricière, pour lui extirper tout ce qui est susceptible de se transformer en or, dit ici Fric, dès lors que, par définition, il élimine tout autre référence humaine. Tout le corps social chilien se met en branle pour arracher ses membres, ses petits (petits hommes, de petite condition) à une terre-Moloch ; le génie technique et l’entregent politique, au premier chef, s’activent, main dans la main (c’est exactement cela : le président de la République du Chili met directement la main à la pâte, sans oublier le casque), et le pouvoir médiatique entre en force ; ils composent ensemble l’intrigue, le scénario et la scène de l’événement, en forme, qu’Artaud n’imaginait pas, de « théâtre de la cruauté » : ce qui passe habituellement pour « fait divers » (chiens écrasés, et mineurs de même) se fait événement unique, spectaculaire, planétaire – la vraie fausse mondialisation, par la fosse ! Si le temps joue, comme c’est son rôle, contre les mineurs ensevelis (au début donnés pour morts), il joue surtout à fond pour les médias, qui s’exaltent : quoi de plus impressionnant que ce sinistre et nécessaire ralenti, que ce suspens de la mort s’étirant sur deux mois, que cet étonnant, ce proprement renversant envoi d’une « capsule », ou « nacelle », d’une « fusée » tombant, pourrait-on dire, à l’envers, en chute lente dans un boyau de misère, boa constrictor déroulant ses anneaux de fer dans les profondeurs de la terre – alors que les coutumiers exploits astronautique nous contraignaient à contempler vite d’une nuque raide un ciel éperdu d’immensité.

Et de deux, cette autre face : un « cœur » à cuirasse de portefeuille, dégorgeant ses vomissures de portefeuille – un vomir d’argent, emblématique d’une humanité prise à la gorge la main dans le sac. A peine surgis de la fosse encore souillés au plus creux d’eux-mêmes de misère et de peur, les 33 d’Atacama (le mot « mineur », camarade, semble devoir partir en déliquescence) se retrouvent, tout trauma actuel et toute vie antérieure mis au rancart, aspergés d’une pluie d’or ; les propositions mercantiles, les calculs et à-valoir en dollars et autres monnaies, offres tout terrain rappliquent et se multiplient. On dit même que les tractations avec les mineurs ou des intermédiaires, pour reportages, interviews, pub, avaient commencé dans la fosse, avant même que les victimes soient tirées d’affaire. Médias, Midas – ça se touche à une voyelle près. Tout ce que touchait le roi Midas se transformait en or : voie royale qu’occupent et que balaient en long et en large les médias, leurs potentats, leurs magnats et autres tycoons, et leurs sbires et mercenaires toutes catégories, politiciens aux avant-postes. Renversant, en vérité, notre sulfureux et souverain professeur Freud : l’argent (l’or) a retrouvé grâce à lui, il s’en éblouit, sa plus pure source excrémentielle, se fait porter haut, au plus haut des cieux, par l’omniprésente et coulante libido anale. En lâchant leur Fric nauséeux en tous lieux, en plaquant leur or sur des mineurs à peine délivrés lavés de mortelles ténèbres, les Médias-Midas affichent leur plus fort « titre » analytique : ils merdoient.

Fosse enfouie, fosse bénie, a dû se dire le président Piñera en serrant dans ses bras électoraux, en fin de course, le « capitaine » des mineurs, celui qui avait organisé la « résistance », et s’était conduit, comme on l’en loua, en vrai « chef ». Et ça « cheffait » dur, dans la caboche du Chef de la nation. Il avait lui-même agi comme le Chef qu’il était, Chef sauveur, à qui la nation rendait grâce : grand bond en avant de la cote de popularité. Chaque silhouette de mineur sauvé débarquant sur une terre d’élection marquait un point de plus dans les sondages. Les cris de joie, les pleurs, prières et embrassades, concentrés dans les quelques centaines de mètres carrés du désert d’Atacama, encadrés par un cordon médiatique de quelque 1500 journalistes venus du monde entier, autour du simple point d’une mine de cuivre se la jouant désormais « lieu de mémoire » (l’or des visites touristiques ?) – ces beaux cris-là couvraient un bruit de fond d’une tout autre résonance : les cris éteints étouffés des prisonniers torturés de Pinochet, les cris de désastre poussés par les mères, épouses, filles et amies des disparus sur lesquelles la police s’amusait à jouer de la matraque (substitut phallique ?), et les assourdissants silences des milliers d’assassinés jetés dans les fosses communes, et des dizaines de milliers de blessés et mutilés. Le « travail d’oubli » cher à la crapule fasciste ne s’exerce pas seulement sur la sinistre ère Pinochet – il s’exerce sur la politique actuelle, sous forme de « décervelage » – le sauvetage des mineurs d’Atacama y contribue avec force, les complices du dictateur et postérité occupant toujours de précieuses « niches » politiques et fiscales. Ainsi se poursuit la répression des Indiens Mapuches (34 militants emprisonnés qualifiés de « terroristes »), ainsi triomphent les pratiques ultra-libérales d’enrichissement des plus riches et de paupérisation croissante des plus pauvres – tandis que partout dans le monde, la mine avale, sans faire de bruit, tel le Moloch de Metropolis, ses grasses rations de chair humaine.

(Cultures & Sociétés, n°17, janvier 2011)

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