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octobre 19, 2010

« Mort à Freud ! » – le machin à Michel O. et le « penser pop corn »

Filed under: La philosophie,La psychanalyse — Roger Dadoun @ 4:29

Avertissement : Ceci n’est pas « un coup de gueule » ! Ceci est une tentative anecdotique de pointage psychanalytique de quelques bribes du tintamarre médiatique fait autour d’un ouvrage auquel nous appliquons un principe freudien de non lecture. Ceci est donc, foncièrement, un non coup de gueule, puisqu’il invite, sèchement, au non lire. Il importe, face aux marées des objets « livres » et « non-livres » qui nous submergent, d’apprendre, d’un même mouvement, et à lire (art difficile de fouiller la lettre) et à ne pas lire (art difficile d’une décroissance raisonnée de la consommation lectorale).

« Je me familiarisai précocement avec le destin de me trouver dans l’opposition, et d’être mis au ban de la « majorité compacte »…

« …Je me trouvai repoussé dans l’opposition. Lorsque peu de temps après on me ferma l’accès du laboratoire d’anatomie cérébrale et que, pendant plusieurs semestres, je n’eus pas de local dans lequel je puisse faire mon cours, je me retirai de la vie universitaire et associative. »

«  Après avoir très brièvement pris connaissance de la psychanalyse, la science allemande fut unanime dans son rejet. (…) Mais au degré d’orgueil, de mépris sans scrupule de la logique qui éclatèrent alors, à la brutalité et à l’indélicatesse des attaques, il n’y a aucune excuse. »

Sigmund Freud présenté par lui-même, 1925-1935, Gallimard, 1984.

Le livre de Michel Onfray – (abrégé ici en Michel O., pour faire court et l’épingler en « cas » qui fasse « penser » à celui d’Anna O., d’illustre mémoire freudienne, que l’on peut considérer comme le degré O de la psychanalyse) – n’a pas été fait pour être lu, mais, on s’en rend compte chaque jour, pour que l’auteur soit « vu » (« vu à la télé » : bonheur et gloriole de politicard, show biz, « intellectuel » et « lambda » confondus !), pour qu’il enfle en « visibilité » (terme tarte à la crème s’étalant à qui mieux mieux en « raconte-moi ta vie », à vertu trombinoscopique), pour que « tout le monde en parle » – expression chère à ce « monsieur tout-le-monde » qui n’est personne, et idéal médiatique branché sur le zazique « tu causes tu causes… ». Et « ça » fonctionne, à tout berzingue. Mézigue, quoique répugnant à me hasarder d’un lisant index dans tout ce débrouhaha, ce tohou-wabohou, ce bazar, me voici en parlant – non, disons plutôt, en « causant » ! Mais je ne prétends nullement en « causer » comme d’un livre, puisque sa vocation, pesamment affichée, n’est pas la lecture, mais se révèle être un « coup » éditorial, un « machin », un truc à six cents (616) pages – chiffre que, pour une hédonique approche, il conviendrait de faire tinter sur l’air super rythmé de Boris Vian musiquant, dans Le tango des bouchers de la Villette, le « filet à huit cent balles », avec sa sanglante rengaine « faut qu’ça saigne », impératif auquel il convient ici de substituer un doublement papelard (papier pontifiant) « faut qu’ça signe », « faut s’faire un nom, sacré nom de dieu ! », comme l’éructent, en leur creux d’âme et de caisse, et de conscience, éditeurs et chroniqueurs.

Anal d’un « Livre noir »

Ouverture ainsi ouverte, on remarque immédiatement que le mot « machin » trouve référence, appui et justification dans le rapprochement inévitable avec un précédent objet de même acabit, un machin qui pèse, lui, huit cent trente (830) pages, Le livre noir de la psychanalyse. Un tel objet, nul éditeur digne de ce nom (combien sont-ils ?) ne peut, « en son âme et conscience », le tenir pour un « livre », serait-il brou-illé au « noir » : il est, tout simplement, matériellement parlant (mais cette matérialité-là parle !), illisible. Le titre de couverture coule en lourdes traînées de lettres qui semblent excrétées ; des pages entières sont imprimées en petites, parfois minuscules capitales serrées, moches, pédantes, incongrues ; titres et sous-titres sont en corps gras et gros, qui font tache ; quarante contributions, récoltées vite fait à droite à gauche et de travers, disposées en orgue de Staline et ordre de bataille pour cogner « contre Freud » et faire feu sur la psychanalyse, s’enfilent en bric-à-brac (reprises, fonds de tiroir, raclures) à la mords-moi-l’nœud ; jusqu’aux photos des quatre très causants collaborateurs (mais où est donc passée, machos, la directrice et préfacière annonçant qu’« Il y a une vie après Freud » et disant comment « Penser, vivre et aller mieux sans la psychanalyse » ?) qui, dans leur aspect brouillé et brouillon, comme tombé d’une affiche « wanted », ont quelque chose d’indécent, de méprisant pour le lecteur-acheteur (pourtant, à 29,80 euros l’exemplaire, l’éditeur pouvait, même pour un tirage de quelques centaines, investir 5 euros par photomaton). Cette forme éditoriale, techniquement-psychanalytiquement « sale » (de l’ordre de l’excrémentiel), exprime le fond inconscient « sale » (de type gisement anal) qui commande une telle opération, et se proclame, aveu affiché au haut de la couverture, en forme de slogan publicitaire assassin : « Vivre, penser et aller mieux SANS FREUD ».

Il est exsanguinolent, ce Freud ainsi expectoré « sans » – en concurrence avec un yaourt nature sans matière grasse ou une confiote bio sans sucre, ou, titre oblige, avec un stalinisme chargé de quelques dizaines millions de cadavres (Le livre noir du communisme), ou encore, à la mode « cognitiviste » du jour dont se goberge le machin, avec un anti-dépresseur bon à tout pour ne plus penser et aller « sans souci ». Mais au moins a-t-on l’avantage, avec cet obèse précédent, effluve culinaire en sus, de se faire quelque idée de ce que l’on avance ici comme étant le « penser pop corn ». Freud grillé ! Freud évacué ! Freud kaputt ! Du « SANS » Freud à la une et à la haine ! Et voilà – merci le machin noir – les bonnes âmes de nos honorables sociétés, copies conformes et formatées, bien pensantes bien vivantes bien causantes bien baisantes, bien sonnantes et trébuchantes, enfin, par la grâce de ce « SANS  FREUD», débarrassées magiquement du « satanique » empêcheur de « vivre, penser et aller mieux » – ce gâcheur de notre bonheur d’Etat médiatique où « tout le monde il est bon tout le monde il est gentil aimez-vous magazine zen les uns les autres bonne journée merci à vous tout le plaisir est pour moi » !

Quand un « Messi » néo-philosophe marque un but

Ce machin « noir » déposé en 2005 fantasmant et affabulant un « SANS FREUD » anticipe exactement et idéologiquement le nouveau cru 2010 « contre Freud » signé Michel O. Mais ce dernier se trouve mieux loti, il pratique le « one man show », toujours plus rentable : il sait bien, tiens, machinerie éditoriale à l’appui, que le parler médiatique « préfère l’impair (« turbable » – c’est-à-dire fait pour aller à la « foule », en latin turba), plus vague et plus soluble » sur les ondes et les pixels ; qu’il lui faut de l’unique, une tête unique, qu’elle soit de turc ou d’icône, qui puisse jouer au tête-à-tête et mano a mano à la fois avec le médiator hâbleur de service, qui va se la payer, la « grosse  tête » (il est payé pour « ça »), et avec le spectateur qui, dans sa « p’tite tête » qui est son « ressenti » à lui (il paie pour « ça » – c’est sa redevance télé transmutée jouissance), « l’interpelle », la « grosse tête », in petto, en famille ou au bistrot. Tandis que les « quarante » génies du « livre noir », dont quatre « gros » bras travaillant à passer le brou, moulinent leur rancœur en rond dans leur caverne d’ali baba portant label « arènes » (nom de l’édition) – Michel O., lui, s’est fait une tête de conteur (un sacré compteur à livres – mais pas seulement) tous terrains ; il fait « la passe » lacanoïde – le vite fait mal fait – tous supports (plus « visible » que moi tu meurs !), s’offre en furet frétillant sous flambants spots et jactantes radios à la va comme je te pousse, sûr qu’il est que pour ces petits barons inquisiteurs cuistres besognant au chrono, un machin à six cent pages se (la) ramène à une quatrième de couverture et quelques sous-titres tape-à-l’œil raflés chez le voisin; sûr qu’il est que l’interloquant, amical ou hostile, ressortira les mêmes salades, pour lesquelles lui, l’homme au machin, pas du tout interloqué, ressortira à son tour, essorées sèches à force de ressassement, les siennes propres. Coup réussi, but marqué, à l’arraché : et voici comment le « petit homme » (tel que le pointait Reich dans Ecoute, petit homme) néo-philosophe auto-proclamé et prophétisant sauveur à la « Messi » (ce champion argentin pour aficionados, vrai paso doble du foot), triomphe et jouit – ô hédonique nycthémère* !

Nous, non trop machiné ni chagriné par le non-lu machin, on n’a pas trop à s’en faire de laisser plaqué au sol cet oblong pavé de six cents pages tirées pour ne pas être lues. Il suffit de répercuter, comme ils nous parviennent, quelques échos, et de retenir quelques commentaires qui ont ceci de remarquable que, dans leur commune banalité, ils s’en tiennent au grésillement médiatique, restent à côté de la « plaque » – l’objectif étant pour tous de bruyamment proclamer, raides dans leurs pompes ou tournant en bouche une septuple langue, la fin de la psychanalyse. Recette : par « plaque chauffante » (poêle ou tout fond métallique), il convient d’entendre celle sur laquelle on fait sauter le maïs pour le gonfler et obtenir des pop corn  – façon consommatoire de caractériser (on parle bien de « cinéma pop corn ») le mécanisme du « penser pop corn ». A séquencer comme suit : susciter et attiser la « surchauffe » médiatique, jeter là-dessus quelques « miettes philosophiques » pétaradantes et gonflantes (ça fait, outre que censé savoir, « brûlot »), enrober selon le goût de chacun (êtes-vous sel, c’est saumure et merguez, êtes-vous sucre, c’est guimauve et churros), et bonimenter le produit gonflé, en se faufilant et se faisant héler de table ronde en « débat », de serviette bcbg en torchon gras, du « grave » universitaire à l’hilaro-fascisme.

Le bruitage dont s’onanise le machin se résume en cet unique cri, clameur « coup de cœur » du chœur des cabots courant à la traque : « A bas Freud ! » – « Freud au poteau ! » – « Mort à Freud ! ».

Fureurs fascistes contre Freud

On ne livrera donc ci-dessous que quelques extraits d’articles cueillis dans un seul journal (on le nomme « quotidien du soir », mais ils disent tous pareil), où je souligne en italiques les expressions symptomatiques. Mikkel Borch-Jacobsen, professeur de littérature comparée aux USA : « Le véritable crime de Michel Onfray est d’avoir suggéré, lui un homme de gauche, que Freud n’en était pas un. » Outre l’horreur effarante du « crime » (on plonge d’emblée dans le genre gore et belphégor !), ce Freud de gauche ou de pas gauche, de droite toute ou pas toute, c’est pure galéjade – qui se fait insinuation crasse quand l’auteur ajoute : « Cela ne signifie pas, bien entendu, que Freud ait été un fasciste ». J’hallucine : l’ai-je bien entendu, succédant à ce bébête « bien entendu »-là, l’expression « ait été un fasciste » accolée à Freud ? Freud aurait tété au fascisme ? A pleurer des larmes de lait, de sang et de fiel. L’argument usé de la dédicace à Mussolini, rédigée par Freud pris au dépourvu par la demande du père d’une patiente ami du Duce, tombe dans les eaux polluées du Tibre quand on connaît la seule allusion à Freud attribuée à Mussolini dénonçant (Popolo d’Italia, 29 juin 1933) « cette science ou imposture toute nouvelle nommée psychanalyse et qui a pour grand prêtre le professeur viennois Freud » (il ne dit même pas « idole », lui !), et surtout les furieuses et haineuses attaques de la presse fasciste. Critica fascista, 1932 : pour la psychanalyse, « nous serions tous des pédérastes ! ». Il Regime fascista, 1934 : « Par bonheur, la révolution hitlérienne a balayé toutes ces cochonneries […] En fait, le règne satanique du docteur Freud est virtuellement terminé. » La Difesa della razza, 1938 : « Le Régime fasciste nous débarrassera …de cette plaie. ». 1939 : « La doctrine du juif Freud … ne pouvait être approuvée que d’une race de bâtards » (pour qui) « la vie se déroule entre ces deux pôles : le bordel et l’asile de fous, en passant par la Bourse. »

Tant d’ « en tant que… », ma doué !

Poursuivons, quant à ces dires sur le machin. Daniel Sibony, psychanalyste : « Freud, en tant qu’homme, était du genre honorable, conformiste, d’autant plus avide de reconnaissance que sa trouvaille restait méconnue. » Verbiage. Freud ni « honorable » ni « conformiste » ni « avide » ni « méconnu » ! – rien ne va là, tous ces mots-là sont partout colportés, usés jusqu’à la corde pour pendre ce vil et vilain Viennois-là ! La psychanalyse comme « trouvaille » ? Que voilà, oui, une sacrée « trouvaille » ! Faudrait alors dire « trouvaille du rêve », « trouvaille du deuil », « trouvaille de l’inconscient », et autres trouvaillances ? Notre trouveur appelle de ses voeux, chignon mignon dans la soupe analytique, « une cohorte de jeunes analystes assez libres et doués », il rêve d’une psychanalyse qui serait « bien faite par des gens doués et généreux » – ma doué, que c’en est une, celle-là aussi, de « trouvaille »! En vérité (la vérité du « qui es-tu, être humain ? » de Jarry, pour l’approche de laquelle Freud éveille notre désir, fouille l’universelle aspiration, bande l’arc qui tire le coup juste), on ne peut parler valablement de Freud qu’en tant que penseur, qu’en tant que chercheur, qu’en tant que « fouilleur ». Mais pour l’« en tant qu’homme », vaseuse généralité (nous sommes tous des « en tant qu’homme », même les femmes à envie phallique si ténébreuses – « continent noir » – aux yeux d’un Freud vêtant costume misogyne d’époque !), c’est une autre paire de manches, trop lustrées (Freud, « du genre », encore, bureaucrate « emmanché » ?). S’il faut en passer, détartrée de son ton hagiographique, par la lecture de la biographie signée du disciple britain Jones, il faut lire, vraiment lire cette fois, lettre par lettre, mot à mot, shilling pour shilling, exérèse sur exérèse, les quelque mille (982) pages du Sigmund Freud – Max Eitington, Correspondance, 1906-1939, où le portrait de l’homme Freud, portant à bout de bras, mâchoire scalpée, la psychanalyse contre l’hostilité de tous les pouvoirs établis, casseur (malgré lui ?) imperturbable de toutes les dominations, se dessine sous nos yeux, toutes rumeurs abolies, dans sa simple et ordinaire humanité et son intransigeante et durable pugnacité.

Marc Strauss (EPFCL), qui cause lacanien oecuménique, découvre que Michel O. a découvert « l’inconsistance de la vérité » (tiens donc !) et souffre d’un « amour déçu » (oh oh !). Misère de l’homme « sans Freud », hein ? Le psy convie l’auteur du machin « à exercer son intelligence dans une tout autre direction ». Cette fois c’est le Q.I. qui entre en scène, pour indiquer la direction du divan, où lui, l’« en tant qu’analyste » sectateur d’une des loges lacano-maçonniques pourrait – est-il un des « doués » ? est-il un des « généreux » ? – étendre et entendre une « demande d’analyse en souffrance » (le coup de l’ « écoute » – il fallait s’y attendre !).

Haut le Freud libertaire !

Historienne de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco entre historicieusement en scène pour remettre les pendus à leur corde : elle réduit à néant quelques-unes des plus grossières erreurs, rumeurs, bêtises, dont se trame le machin malin. Dégonflement des enflures. Avec une concession néanmoins, et qui est de taille : elle traite le machin comme un livre qui serait porté par un désir d’analyse et de vérité, voire par une « tradition freudo-marxiste » (quel freudisme, quel marxisme ? – quelles « traditions » vont-elles là copulant ?) ; elle débat avec, elle parle de « la surprise de ce livre », et signale, mais comme anecdotiques, ses affinités avec l’extrême-droite (on pourrait citer, là-dessus, bien d’autres références, et autrement plus tordues). Serait-ce le « dialogue véritable » auquel, médias ameutés, prétend se prêter l’O., entre histoire pointilleuse et « révisionnisme » ? Bidon ! Trop éprise d’histoire (qu’elle lise donc Clio, de Péguy), la répliquante se laisse prendre au piège typique de tout « révisionnisme » (noyer la substance de l’événement dans un verre d’eau, un « détail » – Auschwitz comme « détail ») – qui l’empêche d’aller à l’essentiel, et de rappeler que la pensée freudienne  est une formidable machine de guerre, sans égale, fondée en raison, contre les illusions, les mensonges, les « affabulations », les religions, « idoles », sectes, sacralités, autorités, tyrannies et dominations en tous genres. Bref, un Freud libertaire, et de haute lutte, que contournent ou refoulent les psychanalystes eux-mêmes, qui ne semblent même pas prendre la véritable mesure de ces meutes lâchées contre Freud (« le trône et l’autel sont en danger », ironisait Freud dans son article ravachol sur « Le fétichisme »**).

Elle se retrouve piégée à nouveau, l’historicienne, lorsque, convoquée pour s’expliquer devant le tribunal médiatique d’un obséquieux téléaste siglé F.-O.G., elle se voit lourdinguement interrompue par la jactance du téléasticoteur, et même, minable coup bas, accusée sans preuve et à deux reprises de n’avoir pas lu le machin – le télépornocrate se réservant triomphalliquement le « dernier mot », gros comme « ça », comme un bras d’honneur, en décrétant, téléautocratiquement, qu’il est interdit de toucher à « notre grand philosophe national ».

Du bas Freud « parricide » aux « méchants » nazis

Appendus à l’article Roudinesco, deux courts « extraits » du machin, l’un sur L’homme Moïse et la religion monothéiste de Freud, l’autre sur « Freud et le fascisme », esquissent en pointillé de grains ce que peut être la ligne idéologique du « penser pop corn » (lequel, à vrai dire, domine toute la culture de notre temps, la médiatique au premier chef, mais s’exposent aussi obscènement pop corn politique, pop corn esthétique, pop corn philosophique et même pop corn scientifique). Freud accusé de vouloir « tuer le père des juifs » : c’est encore le fameux coup du « meurtre du père », asséné sans distinction de feu ni lieu, en clinique, en politique, en théorie, en famille, espèce de pince monseigneur psychique, qui ouvre ici en l’occurrence un modèle inénarrable de burlesque biblico-troupier. Une analyse un tant soit peu attentive, combinant références historiques, politiques, esthétiques et psychologiques, montrerait que le Moïse de Freud s’offre comme un exceptionnel et audacieux effort de pensée pour mettre à mal et en rabattre de la notion même d’identité – communautaire, nationale ou groupale, et même individuelle (« le Moi n’est pas maître dans sa propre maison » – principe de base de la pensée freudienne et de l’esprit critique anarchiste) – sur laquelle on continue aujourd’hui de fantasmer, d’expulser et de massacrer.

Moïse l’Egyptien créant le peuple juif, comme Freud le propose au scandale de tous les prêtres, c’est dire que l’Egyptien, l’autre, l’ennemi emblématique des Juifs – « nous étions esclaves en Egypte », leitmotiv biblique repris dans toutes les prières juives – fait partie intégrante de l’être du Juif (si un tel être il y avait !). Nul penseur avant Freud n’avait à ce point montré comment l’altérité, l’autre, est constitutive de l’identique, du même – lequel, du coup, ne peut plus prétendre être identique à soi, se refermer sur soi en ignorant et en excluant l’autre (et c’est peut-être là une des racines les plus profondes du coriace antisémitisme, qui est viscéralement exclusion de l’autre, et dont le juriste nazi Carl Schmitt réitérait, encore en septembre 1947, sans « état d’âme », une sinistre expression, en déclarant : « le Juif assimilé…est le véritable ennemi »). Plus nécessaire que jamais est aujourd’hui la pensée de ce Freud briseur des identités nationales, des clôtures et sectarismes communautaires, religieux ou politiques, capable de faire pièce aux débâcles, bassesses et fortunes qui emportent notre temps – ce Freud-là, l’homme de « l’anarchique Aphrodite », comme disait le poète Auden, demeure toujours l’homme à abattre, pour tous ces machins mortifères sans cesse relancés et aussi haineux qu’impuissants face aux radicales mises à nu auxquelles procède un Freud enfant de Swift, Andersen et Kropotkine.

Faisant allusion au judaïsme, l’auteur du machin parle de «cette religion mise à mal par la brutalité nazie », et des juifs « transformés en sous-hommes constamment tourmentés, brutalisés, maltraités ». Désignons donc ici la seule vocation pleine et entière de la pensée freudienne : assoiffée de savoir, elle révèle, elle met à nu, elle met au jour, elle « appelle un chat un chat » – c’est pourquoi elle fait peur, et se voit sans cesse traitée de tare, repoussée comme tarée et tarie, et sommée de se taire. Ainsi, étonnamment révélatrice est la manière, que nous soulignons dans la citation ci-dessus, de parler à brutalité modérée, aboutissant à cet effarant parallèle : d’un côté on nous « machine » un Freud juif qui « tue » le père des Juifs et commet « le parricide des parricides » – crime absolu ; et de l’autre on banalise les nazis convenus méchants, qui « mettent à mal », « tourmentent », « brutalisent », « maltraitent » les Juifs …Il n’y aurait donc vraiment que ça au menu O. du musée des horreurs ? On se demande alors dans quelle trappe ubuesque seraient passées ces pratiques d’épouvante et d’annihilation qui ont nom pogroms, persécutions, expulsions, assassinats, extermination, qui caractérisent, comme nulle autre, l’histoire juive. Mauvais traitements, alors, que tout cela, et basta ? Malencontreuse et piteuse et verbeuse dérive d’écriture, aux effets lapsus suffisants pour laisser subodorer de peu ragoûtantes motivations (envie, ressentiment, démagogie, pulsion de mort), et indicateurs, sommaires et bavards, de la manière dont procède le machin pop corn : d’où il vient, qui l’entretient, comment il va, et où il va – et  ça va comme « ça »!

* « Hédonique nycthémère » : formule, à la grecque, du plaisir, à la Sade : « jouis nuit et jour ! » (du grec hédonè, jouissance, plaisir ; nux, nuctos, nuit ; hèmera, jour).

** Sigmund Freud, La vie sexuelle, PUF, 1969 (recueil d’essais écrits entre 1907 et 1931, où s’affrontent hardiesses et limites de sa pensée).

Principales publications Roger Dadoun en psychanalyse :

Freud, dossiers Belfond, 1982, 1992 ; La psychanalyse politique, “Que sais-je?”, P.U.F.,1995 ; Psychanalysis entre chien et loup, Imago-P.U.F., 1984 ; Cinéma, Psychanalyse & Politique, Séguier, 2000 ; Cent fleurs pour W. Reich, précédé de « Qui a peur de W. Reich ? », Payot, 1975,1999 ; Geza Roheim et l’essor de l’anthropologie psychanalytique, Payot, 1972. Cf. aussi : “Anarchie et psychanalyse”, in Psychanalyse et anarchie, Atelier de création libertaire, Lyon, mai 1995. « Quant au vieillir », in Vieillir. Des psychanalystes parlent. Un désir qui dure, Erès, novembre 2009. Articles dans La Nouvelle Revue de Psychanalyse, de 1970 à 1984, la Quinzaine littéraire, de 1968 à 1989, et al.


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