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octobre 20, 2009

La GénItalie hurle à la mort : « Lynchez-le, ce pédhérétique ! »

Filed under: Pier Paolo Pasolini — Roger Dadoun @ 12:12

C’est dans une petite galerie, rue des Trois Frères, tout en haut de Montmartre, qu’un petit nombre d’amateurs avertis  a pu contempler, une petite dizaine de jours de juin 2009, la modeste exposition des saisissants portraits de Pier Paolo Pasolini réalisés par l’artiste italien David Parenti sous le titre : « Con la sforza dello sguardo »* – « Avec la force du regard ». Passé inaperçu, pas parisien pour un petit sou,  ce « petit » événement suffit, pour qui veut voir, à redonner présence et actualité à l’un des penseurs et artistes les plus agiles et les plus pugnaces du « monde moderne »  – cette dernière expression, rayonnant en tous sens, le « religieux » inclus, suggère déjà une frappante analogie avec Péguy. La « modernité » – serait-elle mise au goût du jour, « post », « néo » ou « mondialiste » –  dans laquelle nous baignons tous aujourd’hui jusqu’au cou (« nous sommes tous égaux, dit Orwell, mais certains sont plus égaux que d’autres » : pour les uns, « pauvres gens », plus haut qu’au cou, bouche quasiment cousue, et au plus bas tu tombes, « pauvre con », « cou coupé », tu crèves; pour d’autres, « happy few » : cou bien dégagé aspirant le bel air, mimant le clinquant sourire ad hoc, ta binette « tendance » rejoindra les castings de la presse people et du télésexysme) – cette « modernité »-là, Pasolini la perce à jour de toute « la force du regard », regard poignard, regard poignant qui nous empoigne comme deux poings tendus pour nous contraindre à regarder l’époque en face, et nous-mêmes avec (c’est déjà ça de gagné), à en vomir (mais vomir est déjà le commencement de la révolte, et c’est déjà pas mal).

Regarde bien ce que tu vois

Le regard  de Pasolini, porté à l’incandescence par la poésie et la littérature, rendu planétaire par le cinéma, multiplié par les chroniques journalistiques,  est braqué sur une société qui elle-même se braque sur lui, fait de lui sa cible privilégiée – bouc ou plutôt (« langage physico-mimique ») taureau émissaire traqué jusqu’au « sacrifice », jusqu’au lynchage. La société italienne, avatar de la société de consommation qu’il exècre, et de la société de spectacle dont il démonte les rouages où lui-même, clown chaplinesque, se trouve pris, il la nomme, orgastique label pour office touristique, la « Génitalie ». N’entendre là ni « jeune » ni « génie » ni même « Italie », mais y voir plutôt, « con la sforza dello sguardo », du « génital » qui s’étale, se spectacularise, se rengorge d’être inscrit dans la course généralisée à  la consommation. Du gros génital, comme on dit du gros rouge : on y exhibe ses génitoires,  on y clame qu’on  a les « couilles carrées », on se réjouit que toute paire de fesses ou de nibards, pour peu que bourrée moulée carrossée, nous allume, est notre sexy Fiat lux – entendre : une Fiat luxurieuse, telle que la donne à voir et imaginer le Mastroianni obsédé de mécanique sexuelle dans le film de Marco Ferreri, La Grande Bouffe.

J’imagine ? Je projette ? Je regarde ce que je vois : suivez mon regard ainsi fléché aujourd’hui même, juin-juillet 2009 : y’a photo et y’a propos et y’a provo et y’a barjo et y’a facho, non je n’ai pas la berlue, qu’on nie ou qu’on assume. « Italietta », expression de Pasolini pour se saisir d’une basse petite Italie provinciale corrompue des pieds à la tête, du « jean » (marque « Jésus », cf. l’article : « Tu n’auras pas d’autre jeans que moi ») à la « toge », des salles de rédaction aux palaces officiels – l’« Italietta » ne se camoufle même plus sous le traditionnel cache-sexe clérical. L’Eglise, sexophobe aux abois battant langue de bois vaticanesque, n’a, caméras braqués, que plaqués ors et funèbres pompes, décors un peu décatis, à offrir aux « grands » dits « de ce monde » comme aux dites « petites gens ». Imbu de culturisme occidental parfumé catho, Berlusconi, Président du Conseil, main basse sur médias, édition, paniers gouvernementaux, tombe  veste et masque, gonfle pectoraux et maxillaires, et bande ses arcs triomphalliques. In gamba, Sua Emittenza « Papi » ! Forza Italietta !

Je vois la « Francetta » !

Puisque quasi fantomatique fut l’apparition, à Montmartre, de quelques têtes de Pasolini au regard ravageur,  imaginons  : Et si – ce conditionnel annonce toujours quelque entourloupe – l’artiste était venu présenter  à Paris, ces jours-ci, en chair et en os,  disons – tic de langage –  un film qu’il n’aurait pu réaliser dans l’Italietta hurlant au lynchage, film traitant, tel serait le fort désir pasolinien, des facettes médiatiques, consuméristes et spectaculaires d’un « nouveau fascisme » (les toujours nouveaux et mêmes Salauds,  arrogants rejetons de la République fasciste de Salò qu’il mit en scène dans son dernier film) – qu’aurait-il de ses yeux vu ? « Ecrivain » (dit sa carte d’identité) à la longue mémoire (en atteste son œuvre), l’artiste aurait ressenti, en remorsure (rimorso), l’accueil hargneux que lui réservèrent les gauchistes régnant en petits maîtres idéologiques à l’Université de Vincennes où l’invita en octobre 1974 Maria Antonietta Macciochi : cris, interruptions, injures, bousculades, ombres de matraques ; je m’étonnais à l’époque qu’en un tel milieu « la personne de Pasolini ait pu susciter des types de réactions qui s’apparentent à des réactions de lynchage »* – « tache de sang » intellectuel livresque (petit livre rouge) que les reniements et blanchiments ultérieurs ne sauraient laver.

France 2009 : il aurait vu, en gros plan (télé), ce qu’il écrivait après 68 dans Le PCI aux jeunes : « Les têtes des jeunes étudiants ressemblaient trop à celles de papa, car bon sang ne saurait mentir. Les jeunes ont le même regard mauvais que les bourgeois. » Eh oui, nous les voyons toujours aussi « jeunes » (seraient-ils devenus de si touchants papas ou grand-papas), aussi « mauvais » (mais si affables), aussi « bourgeois » (mais si humanitaires), ces regards que le divan terrible de la télévision nous donne à voir en continu – regards patrimoniaux lourds de mensonges qui, grillés sous les spots, ne mentent pas. La télé, cible de Pasolini (« responsabilité … énorme … en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même ») regorge, ô écran merveilleux, miracle freudien, de signes et gestuelles en tous genres – pléthoriques égrillards graves charriant le conceptuel et l’irrationnel mêlés – proposés à la sémiologie, l’analytique immanente de la réalité (« langage physico-mimique » : ô têtes présentatrices, animatrices, productrices – tellement mimantes) que l’artiste pratique dans ses différents textes :  articles des Ecrits corsaires, essais de L’expérience hérétique, dramaturgies filmiques* …

Perçant à jour dévergondages et truanderies médiatiques, servilités intellectuelles, gesticulations et fourberies politiques, pleutreries syndicales, clonages populaires,  son regard nous donne à voir, ici même, une forme jumelle de l’actuelle Italietta berlusconienne à la gestuelle ubuesque : une « Francetta » livrée aux errements fadas d’un provincialisme français attifé des habits neufs du mondialisme. Le poète à l’écoute profonde percevrait, venue d’une « France profonde » qui se la joue « moderne », ce futile et funeste hoquet, ou hochet, modèle réduit au potentiel lyncheur : la Francette aux Français !

Le « travail du lynch »

Lynchage, disons « lynch » pour faire court autant que corde au cou du pendu ou « vaporisation » à la Orwell (cf. « Cas Nadeau – ou Kafka », n°10), Pasolini s’y est trouvé confronté, fil rouge pour étranglement, durant toute sa vie. Une vie violente (titre d’une de ses premières œuvres),  soumise à une violence et un harcèlement incessants, comme il le rappelle en 1974 en dénonçant ce « pays affreusement dégueulasse », « paese orribilmente sporco », « pays de gendarmes qui m’a arrêté, poursuivi, persécuté, tourmenté et lynché depuis bientôt vingt ans » (trente-trois procès en vingt ans, calcule Laura Betti, mais j’ai compté plus de trois cents « contacts avec l’autorité judiciaire »*) – et qui finira par avoir sa peau : il est assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur une plage près de Rome, par un jeune prostitué qu’il aurait amené avec lui. Un « pédé » assassiné, ça passe facile dans l’air pestilentiel du temps, aujourd’hui même, avec encouragement tacite ou délibéré d’autorités répressives, fascistes et/ou religieuses, et indulgence des magistrats (au procès et dans la presse, l’assassin de Pasolini fit presque figure de victime !).

La mort de Pasolini l’hérétique est un « signe », comme il sut le prophétiser, d’une tout autre ampleur. Le corps massacré du poète, écrasé de surcroît sous les roues d’une voiture où auraient pris place, sans doute, plusieurs crapules complices, révèle, outre le piège tendu, une sauvagerie inouïe. Le fascisme, « je l’ai vécu dans mon corps », disait Pasolini, estimant qu’il faut « jeter son  corps dans la lutte », avec lucidité et rage.  A la violence souveraine, permanente, féroce, exercée en totale impunité par les pouvoirs politiques, religieux, culturels,  il opposait une violence supérieure – rationnelle, libertaire, respectueuse et même admirative des différences et altérités pour peu qu’elles n’attentent pas à l’humanité dans l’homme. Humanisme vital de Pasolini : poète amoureux de la langue du Frioul, communiste mais dissident et rejeté par le PCI, homosexuel et s’assumant tel pleinement, érudit aux vastes horizons, critique à la plume implacable à la fois savante et populaire, freudien à l’écoute des accords et discords de l’inconscient, cinéaste universel, penseur et artiste alliant esprit des Lumières et pointes avancées de la pensée et de l’art contemporains, Pasolini ne pouvait que susciter et exacerber les fureurs d’une société adonnée aux formes nouvelles d’un fascisme dressé contre toute culture – il était l’homme à abattre.

Pintor, journaliste para-communiste du Manifesto, voyait en Pasolini un provocateur traversant, pour « alimenter ses passions sincères » ( !),  les « quartiers pauvres » dans sa « cylindrée post-raphaélite, odieux symbole de violence, de supériorité et d’abus ». Quant à l’écrivain député communiste Edoardo Sanguineti, dans une rêverie typiquement stalinienne, il voyait en Pasolini un « écrivain posthume » transportant « dans sa voix une couleur de mort » – misérable fantasme cherchant à nier, à annihiler l’extraordinaire puissance de vie de Pasolini. Ce dernier vraiment mort, Sanguineti pousse un vrai soupir de vrai soulagement : « enfin nous ne l’aurons plus dans les jambes. »

« Ce que l’on vit existentiellement est toujours énormément plus avancé que ce que l’on vit consciemment », écrivait Pasolini dans une note à Nuova Generazione, qui ne la publia pas.  Il a vécu intensément, durant toute son existence, jusque dans sa mort atroce, le lynchage – qu’il analysa et interpréta de façon à attribuer à la notion de  « lynch » une amplitude exceptionnelle. Ce n’est pas seulement, selon l’image devenue emblématique, les pendaisons de nègres par les fanatiques tueurs du Klan ; pas seulement, figure salement actuelle,  les lapidations de femmes par des fanatiques fantasmant leur Coran  – le lynch désigne, telle est la grande leçon de l’existence et de la pensée de Pasolini, une véritable pratique socio-politique aux tours et détours multiples, sournois ou vantés, du plus insignifiant soft au plus criminel hard, c’est un processus anthropologique généralisé qui, à l’image du « travail du rêve » ou du « travail du deuil »,  travaille une société en profondeur, et en règle les relations les plus secrètes comme les plus ostentatoires.

L’acéré regard de Pasolini  vaut durable témoignage (Pasolini martyr !) et fracassant avertissement (Pasolini prophète !) : ils nous disent que le travail du lynch est partout présent et toujours fécond qui enfante l’immonde ordinaire – violence de la vie quotidienne.

Références

David Parenti, Pier Paolo Pasolini, Con la forza dello sguardo, Don Quijote Editore, mai 2009. Témoignages, analyses, textes et portraits de Pasolini.

Pasolini, Ecrits corsaires, Flammarion, 1976.

Pasolini, L’expérience hérétique, Payot, 1976.

Pasolini : chronique judiciaire, persécution, exécution, dirigé par Laura Betti, Seghers, 1979.

Pasolini, Séminaire dirigé par Maria Antonietta Macciochi, Grasset, 1980. Citations extraites de Roger Dadoun, « Lieux pour une hérésie », p .217-243.

Publié dans Cultures & Sociétés, n°12, octobre 2009.

4 Comments »

  1. Monsieur Dadoun, je me réjouis de vous trouver vivant et en forme. J’ai un livre de vous sur Géza Roheim acheté aux bouquinistes. Je le lisais au métro, c’était l’année 2005, et un monsieur m’a posé la question de si je savais si vous étiez vivant ou mort, ce que j’ignorais jusqu’à découvrir, à travers du site de léo scheer, le votre.

    Commentaire by Manuel Montero — novembre 12, 2009 @ 2:41

  2. D’ailleurs c’est dans mon roman (en espagnol).

    Commentaire by Manuel Montero — novembre 12, 2009 @ 2:42

  3. Très contente de vous retrouver ici, Monsieur Dadoun! Je regrette de n’avoir pas vu l’exposition.
    Amitiés.

    Commentaire by Anguéliki Garidis — janvier 15, 2010 @ 12:01

  4. Cher Roger, à Siracusa je peux lire ces lignes brûlantes sur Pasolini,
    alors que j’ai vu Parenti la semaine dernière.
    Ainsi puis-je en tout lieu rejoindre ta féconde pensée.
    Michèle

    Commentaire by michèle monjauze — avril 13, 2010 @ 5:08

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